Thèmes poids lourds, intrigue poids léger

Brad Pitt dans Lire et détruire des frères Coen
Photo: Brad Pitt dans Lire et détruire des frères Coen

Après Fargo, opus sombre et hypertendu (quoique drôle) qui les avait fait sortir du relatif anonymat dans lequel ils évoluaient depuis Blood Simple, Joel et Ethan Coen avaient enchaîné, comme pour libérer la pression, avec The Big Lebowski, une comédie noire qui flirtait outrageusement avec l'absurde. L'histoire du cinéma étant faite de cycles et de répétitions, Burn After Reading nous arrive, tel un divertissement ludique et décontracté, juste après No Country for Old Men, oeuvre majeure encore plus sombre que Fargo, dont il a dépassé le sommet artistique.

Diviser l'oeuvre des Coen en opus et opuscules et déclarer que Burn After Reading tient du dernier serait cependant commettre une grossière erreur. Car tous les ingrédients d'un grand Coen sont réunis dans ce treizième long métrage des frères du Minnesota: une intrigue à ramifications et recoupements dont le fil unit la raison d'État avec celle du plus faible; un style unique et inimitable (la photographie de Richard Deakins et la musique de Carter Burwell aidant), brut en surface, affiné au fond; enfin, un air désinvolte et un humour désopilant, ici mis au service d'un scénario échevelé au foyer aussi changeant que celui de cadavres exquis — au point que on se demande, à chaque tournant, qui donc tient les rênes de l'histoire.

Est-ce Osborne Cox (John Malkovich), un ex-analyste de la CIA en pleine rédaction d'une autobiographie compromettante pour son ex-employeur? Ou Linda (Frances McDormand) et Chad (Brad Pitt), les deux naïfs entraîneurs d'un centre de conditionnement physique qui, décidés à tirer profit économique du manuscrit tombé par hasard entre leurs mains, inaugurent dans Washington une sorte de course au trésor? À moins que ça ne soit Harry (George Clooney), amant de l'épouse glaciale d'Osborne (Tilda Swinton), qui comme Linda cherche l'aventure (et la trouve) dans les sites de rencontre.

L'appât du gain, l'obsession de la beauté, la corruption dans les institutions, la faillite du modèle politique, sont quelques-uns des thèmes poids lourds de cette intrigue poids léger, que des acteurs en forme et en or défendent avec la prunelle de leurs yeux. McDormand, en douce idiote rêvant de chirurgie esthétique, et Malkovich, en dingue prêt à vomir les secrets d'État, jouent gros. C'est voulu, mais leur jeu n'est pas toujours aussi bien contrôlé que celui de Brad Pitt, dindon de cette farce qui, paradoxalement, brille plus que Swinton et Clooney, dont les rôles exigent plus de retenue. Il reste que ce dernier, dans un personnage de persécuté névrosé chez qui subsiste encore un soupçon de candeur, se montre digne de son titre de Cary Grant des années 2000 dans cette farce irrésistible, menée tambour battant, qui s'approche par son ton d'Intolerable Cruelty et par ses conclusions de Fargo: tout ça pour ça? Eh oui, mais tout le plaisir est dans

le voyage.

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Collaborateur du Devoir

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Burn After Reading (Lire et détruire)

Écrit, réalisé et monté par Joel et Ethan Coen. Avec George Clooney, Frances McDormand, Brad Pitt, John Malkovich, Tolda Swinton, Richard Jenkins. Image: Richard Deakins. Musique: Carter Burwell. États-Unis, 2008, 96 min.

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