La fascination de Jean-Daniel Lafond

«On a l’impression que l’Église a déserté notre quotidien», commente Jean-Daniel Lafond en affirmant vivre sa propre incroyance comme une quête de sens.
Photo: «On a l’impression que l’Église a déserté notre quotidien», commente Jean-Daniel Lafond en affirmant vivre sa propre incroyance comme une quête de sens.

Son film Folle de Dieu sur Marie de l'Incarnation, qui fonda le monastère des Ursulines de Québec au XVIIe siècle, prendra l'affiche le 13 septembre, suivi de la pièce La Déraison d'amour au Trident sur le même sujet. Jean-Daniel Lafond se dit fasciné depuis près de trente ans par cette femme d'exception qui choisit l'exil chez nous en 1639.

Certains lieux sont si chargés de mémoire que leurs murs exhalent un envoûtement. Aux Ursulines de Québec, le passé court-circuite le présent. Un fantôme hante ses corridors depuis trois siècles et demi, vénéré par les religieuses: celui de la fondatrice, Marie de l'Incarnation. Y avoir étudié conférait le privilège de chevaucher les siècles en partageant des rituels. Les soeurs ouvraient le tombeau de la Bienheureuse pour frotter de grandes toiles rouges sur ses os et en fabriquer d'étranges reliques. La lecture des écrits de la dame, empruntés à la bibliothèque de l'école, nous plongeait dans l'angoisse — tant la religieuse était d'un mysticisme difficile à cerner — et dans la fascination —, car la fondatrice des Ursulines fut une chroniqueuse hors pair des premiers temps de

la colonie.

Marie de l'Incarnation, née Marie Guyart à Tours en 1599, avait fondé ce monastère en 1639 dans des conditions plus qu'éprouvantes. Star absolue aux Ursulines de Québec depuis lors, méconnue par bien d'autres hors les murs, la voici ressuscitée.

En cette année du 400e anniversaire de Québec, Folle de Dieu, un film de Jean-Daniel Lafond, époux de la gouverneure générale Michaëlle Jean, prend l'affiche. Des textes de la religieuses, sont livrés par la voix de Marie Tifo qui incarne la Bienheureuse, dans son corps et ses élans mystiques.

Portes ouvertes

L'intérêt de Jean-Daniel Lafond pour la fondatrice des Ursulines de Québec ne date pas d'hier. Dès 1979, une pièce, basée essentiellement sur la correspondance de Marie de l'Incarnation avec son fils qu'elle avait abandonné à Tours en prenant le voile, fut montée à Paris par Jean-Louis Jacobin. Marcel Bozonnet, un des amis de Lafond, incarnait la religieuse. La pièce avait été reprise au Théâtre du Vieux-Québec, et Lafond travaillait sur sa préproduction. Des soeurs ursulines étaient venues assister au spectacle, et les rapports de Lafond avec elles datent de cette première époque. Elles lui ont ouvert leurs portes maintes fois.

«Déjà en 1980 , je voulais faire un film sur elle, explique Lafond. Marie de l'Incarnation a écrit de grands textes. Cette femme, dans un monde d'hommes, possédait une pensée très forte. Dès le départ, j'avais envie d'impliquer la comédienne Marie Tifo, mais chacun roulait avec d'autres projets...»

Plus d'un quart de siècle plus tard, l'idée est revenue sur la table et s'est concrétisée. C'était avant que Lafond ne devienne prince consort, mais le processus s'est poursuivi après le revirement que l'on sait. «J'ai dû voler du temps au temps pour compléter mon film», confesse-t-il.

Folle de Dieu, tourné en partie aux Ursulines de Québec, en partie sur un plateau de théâtre, met en scène le processus d'interprétation de cette mystique enseignante. Marie Tifo, dédoublée, se fait tour à tour religieuse et comédienne.

«Avec Marie, en amont, on a relu à voix haute les 800 lettres de la correspondance, dans une chapelle du couvent des soeurs grises à Montréal.» Aux côtés de l'interprète, la femme de théâtre Lorraine Pintal et la chorégraphe Marie Chouinard essaient de comprendre l'esprit et de traduire la gestuelle de Marie de l'Incarnation, avec un tas de points d'interrogation au bout.

Une pièce est née ensuite du film, mais avec sa vie propre. La Déraison d'amour écrite par Lafond, toujours à partir des écrits de la religieuse, montée par Lorraine Pintal, sera présentée au Théâtre du Trident à Québec dès le 16 septembre, avec Marie Tifo dans le rôle-titre. Après une tournée en France, le TNM lui redonnera l'affiche en juin.

Histoire d'amour mystique

Ce qui trouble le plus dans ce film, et le fera manifestement dans la pièce, c'est la difficulté éprouvée aujourd'hui à saisir les mobiles de Marie de l'Incarnation, qui abandonna son fils et rêva pour lui de la palme du martyre. Mystique, amou-reuse folle de Dieu «son divin époux» qui procurait des transes à son corps mortifié, comment imaginer ses états d'âme, sans faire référence à des transports érotiques, en grande partie masochistes — que conçoivent nos sociétés — ou à la schizophrénie, alors qu'elle n'était pas folle, mais habitée? L'actrice et son entourage éprouvent ce même malaise, qui gagne le spectateur. Qui était cette femme hors du commun?

«On a l'impression que l'Église a déserté notre quotidien, commente Jean-Daniel Lafond en affirmant vivre sa propre incroyance comme une quête de sens, mais on doit vraiment se réapproprier le sacré, ne serait-ce qu'à des fins culturelles.» Ayant beaucoup côtoyé le monde de l'islam, par exemple pour ses documentaires Salam Iran et Le Fugitif, Lafond voit un parallèle entre Marie de l'Incarnation, prête à livrer son fils au martyre, et les mères de l'islam contemporain, envoyant leurs garçons adorés à l'ultime sacrifice.

«Folle de Dieu est avant tout d'une histoire d'amour mystique, estime le cinéaste. Le XVIIe siècle traversait une crise. Née en France, Marie Guyart est issue des guerres de religion où l'amour de Dieu côtoyait le fanatisme. C'est aussi un monde entre raison et déraison, berceau de Descartes, de Galilée, de Blaise Pascal. Aujourd'hui, les sectes et la science font partie de notre propre horizon. Des recoupements s'imposent.»

Jean-Daniel Lafond, qui a sorti deux films depuis qu'il habite Rideau Hall, considère son travail de documentariste comme un jardin secret, garant de son équilibre. Mais les documentaires en question étaient déjà financés avant que son épouse n'accède au poste de gouverneur général. «Aujourd'hui, je ne pourrais plus accepter de fonds publics. Question d'éthique.» Il lui reste le loisir d'écrire: un livre de témoignages sans doute bientôt. Étrange parcours que le sien...

Plus étrange encore celui de Marie Guyart, Française d'origine comme Lafond, exilée ici à une autre époque, à laquelle il s'identifie un peu, en tâchant de la comprendre, sans pouvoir lui retirer son voile de mystère.

À voir en vidéo