Les fruits mûrs et acides de la discorde

Ce n'est pas la première fois qu'un invité déclare forfait au FFM, souvent pour des raisons fumeuses camouflant un manque d'intérêt. Les motifs de l'absence du cinéaste israélien Eran Riklis sont par contre bien réels — son épouse s'était bêtement cassé une jambe juste avant le départ — et ses regrets de ne pouvoir venir à Montréal, bien sincères.

Il faut comprendre sa déception: le FFM lui a porté chance. En effet, c'est ici, en 2004, que La Fiancée syrienne a récolté de multiples prix (Grand Prix des Amériques, Prix de la critique internationale, Prix oecuménique et Prix du public), un couronnement qui allait donner au film une importante visibilité internationale. Le cinéaste n'avait pas connu pareil triomphe à l'extérieur d'Israël depuis Cup Final, en 1991.

C'est donc par téléphone, à Tel-Aviv, qu'Eran Riklis cause avec enthousiasme et fierté de Lemon Tree (Les Citronniers), illustration du combat de Salma (Hiam Abbass), une veuve palestinienne, pour préserver sa plantation de citronniers au moment où un ministre israélien s'installe à deux pas de chez elle. Les services de sécurité y voient un éventuel repaire de terroristes; elle ne souhaite que continuer à entretenir un héritage légué par son père et qui constitue son principal moyen de subsistance. Et c'est jusqu'en Cour suprême qu'elle devra se battre pour tenter de renverser une décision dont l'absurdité n'échappe à personne, et surtout pas à Mira (Rona Lipaz-Michael), la femme du ministre...

La perte et la solitude

Après s'être intéressé aux enjeux politiques et sociaux qui perturbent la vie d'une famille druze établie sur le plateau du Golan dans La Fiancée syrienne, Eran Riklis a senti le besoin de tourner son regard vers sa propre cour, toujours guidé par un esprit humaniste. Dans Les Citronniers, il explore cette cohabitation difficile — certains disent: impossible — entre les Palestiniens des territoires occupés et les Israéliens établis dans les nouvelles colonies.

Ne cherchez surtout pas les bons et les méchants dans ce film aux allures de fable pacifiste. «Nous imaginons trop souvent le monde divisé en noir et blanc, se désole Eran Riklis. Puisque nous sommes bombardés de catastrophes du matin au soir, dans les journaux et aux bulletins télévisés, nous n'arrivons plus à le penser autrement. Mon ambition de cinéaste est de transformer ce noir et blanc en une grande palette de couleurs; j'aime m'attarder aux détails, autant sur le plan social que sur le plan politique. J'évite aussi les simplifications à outrance car, dans la situation que je décris, tout le monde souffre, peu importe sa nationalité.»

Même si le cinéaste ne flirte pas avec la tragédie, un des personnages résume à la fois l'issue du procès et la finale du film: «Seuls les films américains finissent bien.» Une boutade qui ne reflète pas nécessairement la position cinématographique d'Eran Riklis. «Comme tout le monde, j'ai grandi avec les films américains, dit celui qui a étudié le cinéma à Tel-Aviv et à la National Film School and Television en Grande-Bretagne. Et si beaucoup de gens aiment leurs films, c'est parce qu'ils savent raconter des histoires, tout simplement. Mais j'aime aussi beaucoup la complexité du cinéma européen et asiatique: les choses ne sont pas aussi claires qu'on les montre. Dans Les Citronniers, j'ai voulu combiner ces deux approches.»

Cette subtilité se décline de plusieurs manières dans ce film touchant, alors que bien des secrets le demeurent après la fin du film et alors que certains silences valent les discours les plus éloquents. C'est ainsi qu'un lien intense et invisible soude Salma à Mira, séparées par des barbelés mais unies par le caractère absurde de la situation: elles n'échangeront pourtant aucune parole. Ce choix, étonnant et courageux, Eran Riklis y tenait. «Ce fut un intense et récurrent sujet de discussion avec mon coscénariste Suha Arraf. Même certains investisseurs potentiels ont fait des pressions pour qu'elles se parlent! J'ai dû batailler ferme pour les convaincre. J'ai même écrit une scène, plus ou moins réaliste, où elles se parlaient: elle était très belle mais je l'ai enlevée! Pour moi, ç'aurait été trop artificiel.»

Cette complicité au-delà des nationalités et des religions s'est aussi reflétée sur le plateau de tournage, résolument international, des Citronniers, une méthode déjà éprouvée par Eran Riklis pour La Fiancée syrienne. C'est d'ailleurs là qu'il fit la connaissance de Hiam Abbass, une grande actrice palestinienne établie à Paris, tournant dans plusieurs langues et aux quatre coins de la planète (aussi bien dans Munich de Steven Spielberg que dans L'Ange de goudron de Denis Chouinard). Les Citronniers, c'est aussi un hommage à son immense talent et à sa beauté indéniable. «À l'époque, j'ai tout de suite su que je ferais un autre film avec elle... et j'espère qu'elle sera là pour le prochain.»

Malgré l'interruption temporaire de sa tournée internationale des festivals, Eran Riklis sait déjà qu'il a touché bien des coeurs et bien des cordes sensibles, peu importe l'origine des spectateurs. «Il y a deux mois, à Taïwan, alors que je me demandais si les gens de là-bas comprendraient le combat de cette femme, plusieurs spectateurs ont dressé des parallèles avec les 40 années d'occupation du pays par le Japon et les relations tendues avec la Chine. Au fond, c'est vrai que je traite du conflit israélo-palestinien, mais le véritable sujet du film, c'est la perte et la solitude. Beaucoup de gens peuvent comprendre ça...»

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Collaborateur du Devoir

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Le film prend l'affiche à Montréal ce week-end en version originale avec sous-titres français au Complexe Ex-Centris et avec sous-titres anglais au AMC Forum.

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