En toute humanité

Une scène du film Ce qu’il faut pour vivre
Photo: Une scène du film Ce qu’il faut pour vivre

C'était hier, en compétition au FFM, la grande première de Ce qu'il faut pour vivre, premier long métrage fiction du documentariste québécois Benoît Pilon. Entouré de son équipe, il savourait un beau moment. Chaleureusement accueilli au festival, le film gagnera nos salles dès vendredi.

Disons-le d'entrée de jeu, Ce qu'il faut pour vivre est, de loin, le meilleur long métrage présenté jusqu'ici en compétition, touchant, refusant l'esbroufe, glissant sans appuyer. Îuvre de facture classique, oui, et pourquoi pas? Ce film, sur un scénario de Bernard Émond (La Neuvaine), un familier du Grand Nord, raconte avec finesse une belle histoire simple, sans manichéisme, en toute humanité. Le périple du tuberculeux Tivii (Natar Ungalaaq) exilé de ses banquises dans un sanatorium de la ville de Québec, au début des années 50 avance sur la pointe des pieds.

Car il eût été facile de caricaturer les religieux et le personnel soignant d'un hôpital sous la Grande Noirceur, en transformant le héros en pur martyr. Pilon (et Émond avant lui) ont évité ces pièges, offrant à leurs personnages plusieurs facettes, dans cet excellent scénario d'intimité, livré avec sa part de silences, des répliques courtes et ouvertes, des beaux contes inuits qui s'insèrent en douceur.

Débutant dans l'Arctique, au moment où Tivii est brutalement séparé des siens, tourné surtout au sanatorium de Québec (dans l'ancien couvent Bellevue), le film se concentre sur le voyage quasi initiatique de cet homme, déraciné, incapable de communiquer dans la langue des Blancs, qui appelle la mort jusqu'à ce qu'un jeune Inuit malade le rejoigne à l'hôpital.

Les images des glaces nordiques, vrais appels du large, s'intercalent en leitmotivs, entre rêve et mémoire. Le travail de Michel La Veaux à la caméra est à saluer par sa lumière, tout comme la musique poignante de Robert M. Lepage.

Natar Ungalaaq se révèle remarquable de souffrance contenue et de sensibilité dans ce film, qu'il porte en grande partie sur ses épaules. Son personnage en marche, il en traduit avec force toutes les nuances, de la solitude insoutenable à son saisissant flirt avec la mort, de la renaissance à la détresse, à la tendresse, au désir, — culminant dans l'épisode clé de voûte de la fête de Noël — à l'amitié. Îuvre sur la transmission qui fait vivre, mais aussi sur la communication, sur la rencontre des êtres par-delà leurs différences, le film présente une belle galerie de portraits. Eveline Gelinas, en particulier (l'infirmière), joue de subtils changements de tons. Le jeune Paul-André Brasseur (qui apprit l'inuktitut de ses répliques), dans la peau de Kaki, le garçon à la frontière des cultures, offre une interprétation moins coulante mais néanmoins convaincante en intraverti, timide, qui anticipe la mort. Les personnages des autres patients sont nuancés, jamais d'un bloc, en mouvement.

On reconnaît l'univers de Bernard Émond, dans ce désir de montrer sans tout dire, mais aussi le regard de Pilon, qui dans ses documentaires (Roger Toupin, Rosaire et la Petite-Nation, etc.) préfère le détail, le sourire en coin, le regard intrigué, aux effets flamboyants. Quelques anachronismes se glissent dans la partition, mais ce beau film, à la réalisation fluide, sans prétentions démesurées, parvient dans l'émotion et la grâce à toucher au coeur.