Festival des films du monde - L'exil d'un Inuit dans l'oeil du cinéaste Benoît Pilon

Dans Ce qu’il faut pour vivre de Benoît Pilon, Tivii (joué par Natar Ungalaaq) se voit transplanté dans un sanatorium de Québec, en pleine Grande Noirceur.
Photo: Dans Ce qu’il faut pour vivre de Benoît Pilon, Tivii (joué par Natar Ungalaaq) se voit transplanté dans un sanatorium de Québec, en pleine Grande Noirceur.

Le beau film du Québécois Benoît Pilon, Ce qu'il faut pour vivre, sur un Inuit tuberculeux en exil à Québec, atterrira en compétition au FFM le 27 août avant de prendre l'affiche en salle le 5 septembre. En amont du Festival des films du monde qui démarre le 21 août, le cinéaste s'est confié au Devoir, ainsi que le scénariste Bernard Émond.

La neige et le froid âpre de la toundra deviennent dans son film un paradis perdu par rapport aux codes insolites du Sud. Choc culturel, filiation, transmission du savoir et de la communication qui font revivre, détresse de l'homme seul dans un environnement inconnu. Ces thèmes s'entrelacent dans l'oeuvre émouvante, qui explore un épisode occulté de notre petite histoire. Au début des années 50, lors d'une épidémie de tuberculose en plein Grand Nord,

plusieurs malades inuits furent transférés dans des sanatoriums du Sud, coupés de leurs racines et de leurs proches, en total désarroi.

Qu'il s'agisse d'un premier long métrage de fiction pour l'auteur des documentaires Roger Toupin, épicier variété et Rosaire et la Petite-Nation, cela intrigue déjà. Ajoutez un scénario signé Bernard Émond (le cinéaste de La Neuvaine et de Contre toute espérance), puis la présence du charismatique acteur inuit Natar Ungalaaq , coup de coeur des

cinéphiles dans Atanarjuat de Zacharias Kunuk.

Alors, il suscite son poids d'attentes, le très beau Ce qu'il faut pour vivre de Benoît Pilon. Le cinéaste voit d'ailleurs le FFM comme une excellente tribune pour le cinéma québécois. C'est au Festival du film étudiant canadien, en marge du Festival des films du monde, que sa première oeuvre, La rivière rit, avait été primée. «Et puis, le FFM a traversé tellement de tempêtes. Ça donne envie de l'appuyer.»

Ici, Tivii (Natar Ungalaaq) se voit transplanté dans un sanatorium de Québec, en pleine Grande Noirceur. Entre racisme et humanité, désespoir et dignité retrouvée, le héros ressuscitera grâce à l'appui de Kaki, un jeune Inuit qui parle l'inuktitut et le français. Le héros pourra lui transmettre ses valeurs et créer des ponts.

Bernard Émond, d'abord anthropologue, a travaillé dans le Grand Nord durant plusieurs années, oeuvrant en formation audiovisuelle auprès des communautés inuites. Ce scénario, il en a écrit la première version en 1990 avec sa sensibilité au milieu, sans désirer le tourner lui-même. «À l'époque, je commençais à tourner des documentaires et ne songeais pas à réaliser de la fiction. Durant mes années dans le Grand Nord, j'ai découvert que l'épisode de la tuberculose avait marqué les mémoires. Près d'un quart des Inuits furent hospitalisés au cours des années 50, généralement regroupés. Mais dans les archives de l'hôpital du Sacré-Coeur à Montréal, j'ai découvert que l'un d'entre eux s'était retrouvé seul au milieu des Blancs et qu'il avait fugué avant d'être rattrapé. Alors, j'ai eu envie d'imaginer la suite en montrant que la culture vit et qu'un individu isolé est presque mort. Les passages les plus forts du film sont les récits inuits que j'avais empruntés à la tradition orale.»

Défi de taille

Quand la productrice d'Émond, Bernadette Payeur, a approché Benoît Pilon pour lui offrir les commandes du film, il a sauté dans le train. «Cet univers me touchait, précise le cinéaste. Il est collé à l'esprit de mes documentaires. Je partage l'amour d'Émond pour le passage des saisons et des personnages seuls contre le monde, à une période charnière de leur vie.»

Son défi était de taille, avec la moitié des dialogues en inuktitut, les aléas d'une production d'époque, le va-et-vient entre le Grand Nord et la ville de Québec. C'est l'ancien Collège de Bellevue qui a servi de cadre au sanatorium. Le scénario avait été écrit en français, puis traduit en anglais et en inuktitut. Sur le plateau, Pilon communiquait en anglais avec Natar et, traduction aidant, il finissait par saisir jusqu'aux intonations des dialogues en inuktitut. Que valsent les langues!

Noyau du film: l'acteur Natar Ungalaaq. «Il m'avait ébloui dans Atanarjuat, explique le cinéaste, et je n'imaginais pas tourner sans lui. Allez faire un film dans un sanatorium avec un Inuit qui veut mourir... Il fallait que le spectateur s'attache au personnage, que l'acteur soit puissant. D'ailleurs, Natar a impressionné tout le plateau par son charisme, son talent, sa force tranquille. Il était ravi de travailler hors de chez lui. Ça le changeait et il s'amusait avec toute l'équipe. Moi, j'avais l'impression de me retrouver devant un grand acteur asiatique, comme dans les films de Kurosawa.»

Ce qu'il faut pour vivre a hérité aussi d'une bonne distribution générale, avec Éveline Gélinas en infirmière sensible, Guy Thauvette, Denis Bernard, Louise Marleau en bonne soeur,

Luc Proulx, Antoine Bertrand, Vincent-Guillaume Otis, etc.

Émond et après lui Pilon ont évité le piège du manichéisme avec de méchants Blancs et de bons Inuits. «Rien n'est blanc ou noir, précise le cinéaste. Dans mon film, le racisme est là. On sent le poids de la religion, mais également l'envie d'aider cet homme coupé de son univers. Son désir de vivre revient lorsqu'il peut transmettre sa culture à un enfant, communiquer à travers lui avec ceux qui l'entourent.»

Benard Pilon se sent rempli de reconnaissance envers Natar Ungalaaq, qui a accepté de rester six semaines supplémentaires en préproduction pour aider le jeune acteur Paul-André Brasseur (père québécois, mère inuite) à apprendre l'inuktitut. «Sa mère ne lui avait pas enseigné sa langue, toutefois familière à ses oreilles, mais elle le guida au début du projet. Puis Natar l'a sérieusement épaulé. J'ai choisi Paul-André parce qu'il ne cabotinait pas, possédait une intériorité et développa d'entrée de jeu une très bonne relation avec Natar.»

Ce dernier a aussi dirigé Denis Bernard (en missionnaire au grand coeur) pour ses dialogues en inuktitut, qu'il lui a d'abord livrés au ralenti, syllabe par syllabe, afin qu'il se les mette en bouche.

Facture classique

Plusieurs scènes sont tournées à Iqaluit, dans le Nunavut. «Avec mon directeur photo Michel La Veaux, on a donné des tonalités différentes aux deux univers: chaleur pour les paysages du Grand Nord et filtration plus froide à Québec. Quand le héros reprend vie, ces contrastes s'atténuent.»

Le cinéaste affirme avoir voulu offrir au film une esthétique assez classique, sacrifiant les scènes de facture onirique (avec phoques, ours, etc.) présentes au scénario. Pilon les jugeait trop onéreuses, estimant par ailleurs qu'elles étaient difficiles à réaliser pour un cinéaste non inuit. «Je voulais mettre le film au service de l'histoire plutôt que de rechercher de beaux effets cinématographiques.»

Benoît Pilon a mis sa patte ici et là au scénario, ajoutant une scène qui témoigne du choc de l'arrachement, humanisant certains personnages secondaires, etc.

Son expérience de documentariste l'a servi en fiction. «Elle m'a apporté le souci de la vérité, du petit détail éloquent, l'envie de tirer parti des incidents de parcours, des états d'âme des comédiens.»

Le cinéaste, qui travaille à un autre projet de fiction sur un scénario personnel, rêve d'une diffusion de Ce qu'il faut pour vivre en territoire inuit. «À tout le moins, il sera certainement présenté un jour à Iqaluit. Oui, je vais veiller à ce qu'il monte au Nord.»

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.