Alanis Obomsawin, de l'autre côté des barricades, à jamais

La militante abénaquise Alanis Obomsawin sort demain son coffret regroupant quatre documentaires sur la crise d’Oka.
Photo: Jacques Grenier La militante abénaquise Alanis Obomsawin sort demain son coffret regroupant quatre documentaires sur la crise d’Oka.

Elle est au Québec la première autochtone qui, caméra en main, entreprit de rendre la parole aux Premières Nations, si longtemps confinées au silence. Coffret et hommage lui rendent tribut aujourd'hui.

Si vous demandez à Alanis Obomsawin ce qu'elle pense des récentes excuses du gouvernement Harper aux Premières Nations pour le cauchemar vécu dans les pensionnats d'État des années 60, elle répond: «Très positif, soit, mais où sont les gestes concrets posés dans cette affaire? Les Centres d'amitié autochtone subissent des compressions. Ça prendrait des mesures adaptées aux besoins de nos peuples: des centres de désintoxication laissant une place aux guérisseurs traditionnels, etc. Quant à l'Église catholique, qui refuse même de s'excuser, elle devrait rougir de honte... »

Ce soir, dans le cadre de Présence autochtone, à 18h30, au Cinéma de l'ONF, hommage est rendu à cette cinéaste abénaquise militante, aux 35 films à son carquois. Son dernier documentaire, Gene Boy revient chez lui — histoire d'un soldat abénakis de retour de guerre —, sera alors projeté. Aussi, tout un matériel didactique créé en 1972 et en 1974 sur l'histoire de deux communautés autochtones.

Ce coup de chapeau coïncide avec le lancement par l'ONF d'un coffret regroupant quatre documentaires sur la crise d'Oka: Alanis Obomsawin - 270 ans de résistance. D'autres coffrets thématiques sur son oeuvre suivront bientôt.

La cinéaste a vécu dans sa chair l'été rouge de 1990, du début jusqu'à la fin des hostilités, filmant caméra au poing de l'autre côté des barricades les affrontements avec l'armée, les détresses privées, les pierres lancées sur les Mohawks de Kahnawake qui avaient bloqué le pont Mercier, etc. En entrevue, Alanis Obomsawin se rappelle le froid des nuits à la belle étoile sur des sacs d'ordures, l'herbe à puce qui la rongeait, les infections autour des yeux longtemps incurables, la solidarité, la fierté retrouvée, le courage de ceux qui ont tenu jusqu'au bout, l'influence des leaders spirituels sur les Warriors, évitant ainsi un bain de sang. Elle avait accumulé à Kanesatake et à Kahnawake 250 heures de matériel audiovisuel, qu'il fallut couper. Au montage furent inclus des documents d'archives, des photos, des traités violés, etc., comme dans tous ses films. «Pour la mémoire et la postérité», précise-t-elle.

Le coffret sur la crise d'Oka permettra à son avis aux jeunes générations de se mettre au parfum. «Ils sont stupéfaits de découvrir ces événements», dit-elle. Dix-huit ans ont passé... Une éternité pour les adolescents.

Les enfants, Alanis Obomsawin a toujours travaillé avec et pour eux.

Née à Odanak, elle avait été transplantée à neuf ans à Trois-Rivières avec sa famille, seule présence amérindienne de la ville. Alanis était battue et raillée sans relâche par les autres enfants, humiliée durant les cours d'histoire du Canada, foisonnant d'histoires de poteaux de torture et de scalps dégoulinants. «Mon nom là-bas, c'était "Maudite sauvagesse sale", se rappelle-t-elle. Jusqu'au jour où la jeune fille a levé la tête et affronté ses assaillants. «Sans le traumatisme de Trois-Rivières, je ne serais jamais devenue une batailleuse.»

Ses plus grands souvenirs lui venaient dans son berceau d'Odanak d'un oncle conteur et chanteur, nourri de légendes qu'il lui a transmises. À l'âge adulte, à son tour conteuse et chanteuse, elle a fait la tournée des écoles pour redonner aux autochtones leur histoire. Dès son entrée à l'ONF, au début des années 70, Alanis Obomsawin a créé avec des films fixes: dessins, photos anciennes et narration, les premiers documents pédagogiques issus des Premières Nations. Une des grandes fiertés de sa vie.

En près de 40 ans d'ONF, 35 films ont suivi: sur l'itinérance, les événements de Restigouche, la mythologie, le rôle des femmes, la toxicomanie, la lutte politique, sans compter le reste. Lorsque certains lui reprochent la partialité de son regard, elle affiche bien haut le droit de s'exprimer au nom des premiers peuples.

«C'est la négation de leur culture qui a entraîné certaines communautés du côté de la violence et de la toxicomanie. Mais plusieurs d'entre elles retrouvent aujourd'hui langue et traditions. La situation s'est améliorée en 40 ans. On est partis du temps où l'on n'avait pas le droit de parler notre langue à une époque où on l'enseigne dans les universités... De fait, la crise d'Oka a tout changé. Les médias se sont intéressés aux autochtones. L'ensemble des communautés ont relevé la tête et l'attitude des gouvernements s'est transformée.»

Bardée de prix et d'honneurs, vraie ambassadrice des autochtones canadiens, Alanis Obomsawin s'est promenée sur la planète, de la Nouvelle-Zélande au Mexique, en passant par tous les territoires autochtones, pour donner des conférences et présenter ses films. «C'est incroyable à quel point la condition des aborigènes est la même partout; ses problèmes aussi.»

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