Polanski reçoit la Palme d'or à Cannes pour Le Pianiste

Cannes — Alors voilà: c'est Le Pianiste de Roman Polanski, film que le mythique cinéaste affirme considérer comme le plus personnel de sa carrière, qui a remporté hier la prestigieuse Palme d'or au 55e Festival de Cannes. Dans cette oeuvre, il avait abordé l'Holocauste dont il fut victime enfant dans son ghetto de Cracovie. Polanski s'est dit très ému d'être primé pour un film qui représente la Pologne. Il n'avait pas tourné depuis longtemps dans son pays d'origine.

Le Finlandais Aki Kaurismäki que plusieurs avaient palmé d'avance pour son remarquable Homme sans passé, dut se contenter du second rang avec le Grand Prix du jury. Son interprète, Kati Outinen récolta par ailleurs à la surprise générale (personne ne s'en doutait) le laurier d'interprétation féminine, laissant Miranda Richardson sur le tapis pour son triple rôle dans Spider. L'Homme sans passé fut également primé par le jury oecuménique.


Alors que, cette année, les rôles forts abondaient pour les acteurs, Olivier Gourmet, puissant et humain dans Le Fils des frères belges Luc et Jean-Pierre Dardenne, remportait le Prix d'interprétation masculine à la barbe des Ralph Fiennes, Jack Nicholson et compagnie. Le Fils avait bouleversé tout le monde avec son portrait d'un homme écartelé entre tentation de vengeance et désir de pardon envers l'assassin de son fils. Il avait reçu le jour même une mention au Prix oecuménique, ex-aequo avec Le Sourire de ma mère de Marco Bellochio. Olivier Gourmet a offert son prix aux comédiens belges si rarement reconnus en France et relégués là-bas trop souvent aux rôles de faire-valoir.


Ce palmarès se révélait honorable, mais peu exaltant (ni huées, ni applaudissements nourris n'ont fusé du parterre des journalistes). Le jury dirigé par David Lynch était de toute évidence partagé. Un seul prix, celui honorifique du 55e anniversaire, fut accordé à l'unanimité au coloré et contestataire Américain Michael Moore pour Bowling for Columbine. Moore vint expliquer à quel point ce documentaire (le premier ici en compétition depuis plusieurs décennies), qui dénonce les vents de peur et de violence qui soufflent sur les États-Unis, fut difficile à financer après le 11 septembre.


Un des grands favoris de la course, le Palestinien Elia Suleiman et son Intervention divine, mêlant l'humour à la dénonciation politique en son pays ravagé, sans doute le morceau le plus achevé de la compétition, dut se contenter du Prix du jury. Le film de Suleiman avait obtenu la veille la palme hautement méritée de la critique internationale.


Là où certains s'attendaient à ce que Spider de David Cronenberg remporte le Prix de la mise en scène, celui-ci fut partagé entre Im Kwon-Taek, le vétéran coréen pour sa remarquable fresque historique Ivre de femmes et de peinture et l'Américain Paul Thomas Anderson pour sa comédie charmante, mais guère transcendante, Punch-Drunk Love. C'est le Britannique Paul Laverty qui a reçu de son côté le Prix du scénario pour Sweet Sixteen de Ken Loach, une oeuvre socialement engagée qui dénonçait l'enfance défavorisée dans une ville d'Écosse ravagée par le chômage et la criminalité galopante. Son compatriote Mike Leigh, au All or Nothing fort et bouleversant, est reparti Gros-Jean comme devant.


Le Spider de Cronenberg n'a rien récolté du tout et méritait des honneurs. Pas le moindre prix non plus aux films français en lice. Le pétard mouillé du scandale autour d'Irréversible de Gaspar Noé n'aura porté, Dieu merci!, aucun fruit au palmarès. Mais si le cinéma français rentrait bredouille, il aura été célébré par plusieurs lauréats sur leur tribune. Entre autres par Michael Moore qui, en remportant son Prix du 55e anniversaire, ne tarissait pas d'éloges hier (en un français raboteux) sur le pays de Carné et de Tati. «Les Français nous ont donné cette forme d'art: le cinéma.» dit-il. Au début du Festival, Woody Allen avait levé également son chapeau aux Français. L'Hexagone possède la seule cinématographie vraiment vivante hors Amérique et coproduit une grande partie des oeuvres réalisées ailleurs sur la planète. Les cinéastes indépendants, des États-Unis comme d'ailleurs, le remercient à Cannes d'exister.


Côté courts métrages, c'est Après la pluie du Hongrois Péter Mészaros qui a remporté la Palme d'or. Le Prix du jury vint récompenser ex-aequo A Very Very Silent Film de l'Indien Manish Jha et The Stone of Folly, désopilante et brillante animation du Torontois Jesse Rosensweet.


C'est du côté de la Quinzaine des réalisateurs que le jury de la Caméra d'or (accordée à un premier film) a trouvé ses lauréats. Une Française, (l'honneur du pays est sauf) Julie Lopes-Curval l'a remportée pour Bord de mer, chronique d'une petite ville balnéaire. Une mention spéciale fut donnée à Japon du Mexicain Carlos Reygadas, évoquant la rédemption d'un homme au milieu de la nature sauvage mexicaine, projeté également à la Quinzaine. Rideau sur le 55e Festival de Cannes qui nous a donné beaucoup de films forts et douloureux et qui ne pouvait, hélas!, primer toutes les oeuvres qui le méritaient.