Du blockbuster musclé et divertissant

Bruce Banner, alias Hulk, en pleine colère
Photo: Bruce Banner, alias Hulk, en pleine colère

En 2003, Hulk avait connu, malgré sa grande réussite esthétique, un cuisant échec public. Pour cause de fausse représentation, ni plus ni moins. Vendu comme un blockbuster, le film d'Ang Lee n'en possédait à peu près aucune des caractéristiques et facilités d'usage. En effet, le Taïwanais, qui venait de triompher avec Tigre et dragon, avait traité le drame de Bruce Banner — un scientifique qui, depuis son irradiation, se mue en géant vert incontrôlable au moindre accès de colère —, en méditation amère et spleenétique sur l'identité et la paternité, s'alignant davantage sur le Frankenstein de Mary Shelley que sur les «comic books» de Stan Lee et Jack Kirby qui l'ont mis au monde.

The Incredible Hulk, du Français Louis Leterrier, entend remettre le héros en orbite et faire ce que le film d'Ang Lee (qui brille ailleurs et c'est tant mieux) n'avait pu faire: inaugurer une franchise payante pour Marvel Studios. À vue de nez, c'est dans la poche. Et il s'en est fallu de peu pour qu'on s'en réjouisse.

Car l'énergie paranoïaque qui se dégage du premier acte rappelle la série des Jason Bourne. Réfugié à São Paulo, dont Leterrier rend bien le profil cubiste des zones défavorisées, Banner (Edward Norton, également coscénariste), en quête de l'antidote qui lui permettra de redevenir une personne normale, nous est présenté comme un antihéros traqué, sur le fil, qui tente de mater la bête qui sommeille en lui en contrôlant son pouls. Puis, la machine se met en branle, le thriller entre en action. Des vilains à saveur locale, puis d'autres, de l'armée américaine, laquelle veut faire de sa bête intérieure une arme de destruction massive, passent à l'assaut. Le monstre s'éveille, l'image se fractionne, le montage s'accélère, la course meurtrière commence et tout s'enchaîne, très vite, avec cohérence.

Banner échappe à ses assaillants, et on le regrette presque. Parce que, aussitôt après, une ellipse qui frôle l'entourloupe le ramène chez lui en Californie. À partir de là, sans perdre de son charme suranné que Leterrier cultive dans tous les coins de l'image, le film s'enlise dans les rouages d'un scénario de «comic books» monotone et ultra prévisible. Au programme: retrouvailles avec la belle qui ne craint pas sa bête (Liv Tyler), resserrement de l'étau militaire sur son «moi» et son «je» orchestré par le papa général de cette dernière (William Hurt, le look Roméo Dallaire), rencontre avec un savant fêlé possédant possiblement l'antidote convoité, création grâce au sacrifice d'un soldat d'élite (Tim Roth, en forme) d'un mutant adversaire, et vogue la galère jusqu'au dernier acte, campé à New York, où Hulk «king-cogne» sur tout ce qui bouge.

The Incredible Hulk aurait pu être, et sans sacrifice pour le spectacle, un film sur le contrôle de soi, pertinent dans une société où la perte de contrôle des individus va croissant. Mais Leterrier et ses scénaristes ont choisi de prendre le chemin le plus court, exploitant minimalement la psychologie des personnages et les enjeux mollement subversifs de l'intrigue («chouuu, ces militaires»), maximalement les effets visuels et la machine à pomper l'huile. Avec pour résultat des séquences d'action enlevantes sans être révolutionnaires et des scènes intimistes maladroites et parfois même un peu gênantes. En présence l'un de l'autre, Norton et Tyler ne font pas d'étincelle. Le premier, grand acteur, nous fait oublier Eric Bana, le Hulk d'avant. La seconde, au petit talent, nous fait regretter Jennifer Connelly, la belle du film d'Ang Lee.

Somme toute, The Incredible Hulk n'est supérieur au film d'Ang Lee que sur le fait qu'il n'y a aucune équivoque quant au contenu de la boîte: du blockbuster musclé, divertissant, sans idées maîtresses ni émotions porteuses; bref, un beau spécimen du «what you get is what you see». Quelque chose me dit que ça suffira à en faire un plus grand succès populaire que l'autre.

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Collaborateur du Devoir

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The Incredible Hulk (L'Incroyable Hulk)

De Louis Leterrier. Avec Edward Horton, Liv Tyler, Tim Roth, William Hurt, Tim Blake Nelson. Scénario: Zak Penn, Edward Norton, d'après les «comic books» de Stan Lee et Jack Kirby. Image: Peter Menzies. Montage: Rick Shaine, John Wright. Musique: Craig Armstrong. États-Unis, 2007, 114 minutes.

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