Festival de Cannes - Un Lelouch à hurler en clôture

& Gentlemen servait de toute évidence à fournir quelques vedettes au tapis rouge: Jeremy Irons, la chanteuse Patricia Kaas qui fait ses débuts à l'écran, Claudia Cardinale, également de la distribution (qui n'est pas venue, finalement). Je n'aime pas le cinéma de Lelouch. Celui-ci atteint toutefois ici des sommets de vacuité. Lelouch avait reçu la palme d'or à 28 ans pour Un homme et une femme. Depuis, ses rapports avec Cannes sont plus houleux.

Multipliant avec une irritante prétention les références à ses propres films: La Bonne Année, Un homme et une femme, etc., Lelouch livre une oeuvre mal jouée, mal faite, d'un kétaine à hurler. Cette histoire de gentleman braqueur de bijouterie et navigateur solitaire (Jeremy Irons) qui finira par rencontrer une chanteuse de piano-bar au Maroc (Patricia Kaas), et par trouver la rédemption dans l'épreuve commune (ils souffrent tous deux d'une tumeur au cerveau) laisse pantois. Kaas, mal dirigée, ne joue que sur la note unique de son regard mélancolique sans développer d'autre registre, le talent de Jeremy Irons s'égare dans l'aventure, l'épouse de Lelouch, Alessandra Martines, incarne la première compagne du héros avec un oeil morne et plat. Claudia Cardinale vieillie, dans le rôle ridicule de la richissime rombière qui s'ennuie, fait peine à voir. Des images d'Épinal du Maroc, apparemment tirées d'un guide touristique complètent le tableau, avec chansons entremêlées à l'histoire pour achever de l'enterrer sous la guimauve. Pas un moment de grâce ou de naturel ne sauve la mise.


Les films de clôture sont généralement mauvais à Cannes (ils ont déjà projeté Godzilla!), mais cette année, on s'en irrite d'autant plus que le niveau général de la compétition était relevé, ses thématiques collées aux malaises sociaux de la planète. Le point final méritait moins de bons sentiments mal régurgités. J'ai renoncé à assister à la conférence de presse de Lelouch. Non merci!


Un mot pour vous entretenir des derniers films présentés en compétition. Samedi matin était projeté L'Adversaire de Nicole Garcia (seule femme réalisatrice dans la course cannoise). Un journaliste italien en conférence de presse s'étonnait d'ailleurs du fait que le producteur Alain Sarde ait confié le projet... à une femme. On est loin de l'égalité sexuelle sur la Croisette et les questions de nos collègues en témoignent. Une seule palme d'or a été donnée à une réalisatrice dans toute l'histoire du festival: à Jane Campion pour La Leçon de piano. Ce n'est pas le rendez-vous des dames.


L'Adversaire porte à l'écran le livre d'Emmanuel Carrère, lui même basé sur un fait divers: l'affaire Jean-Claude Romand qui secoua la France en 1993. Cet homme avait prétendu pendant 19 ans être un médecin travaillant pour une grande organisation internationale en Suisse. Il avait dupé tout le monde, sa famille au premier chef, et vivait en escroquant de l'argent à ses proches sous couvert de faux placements. À l'heure d'être démasqué, Romand avait assassiné sa femme, ses enfants et ses parents avant de tenter en vain de se suicider.


Donnant la vedette à Daniel Auteuil, le film suit son ahurissant parcours. Nicole Garcia affirme avoir fait oeuvre de fiction puisqu'elle a imaginé les dialogues des personnages et l'état d'esprit du fabulateur. À travers cette oeuvre fluide, mais sans éclat particulier, la cinéaste de Place Vendôme joue de professionnalisme plutôt que d'audace. Auteuil s'en tire avec honneur, quoique l'étincelle noire ne vienne guère embraser un rôle au départ si porteur.


Le problème principal, c'est que L'Adversaire arrive après L'Emploi du temps, film que Laurent Cantet a réalisé à partir du même sujet (en modifiant l'histoire). Or L'Emploi du temps, oeuvre hantée et brillante, était bien meilleure que L'Adversaire. On ne pouvait que comparer les deux versions au détriment du film de Garcia.


Autre film projeté en fin de parcours, Ivre de femmes et de peinture du grand cinéaste Coréen Im Kwon-Taek (qui devait recevoir le prix de la mise en scène au palmarès). Porté par la perfection technique qui caractérise souvent les oeuvres asiatiques, il se révélait, surtout dans la seconde partie du film, très émouvant. Au-delà des troubles historiques qui embrasaient la Corée de la seconde moitié du XIXe siècle, évoqués ici de façon somme toute académique, le film repose sur le portrait qu'il trace d'un peintre: Ohmon. Alcoolique et viveur, issu d'un milieu pauvre, se faisant connaître par son seul génie, son destin nous est livré grâce au charisme puissant et mélancolique du comédien Choi Min-Sik qui parvient à humaniser le film, à l'extraire de sa perfection stylistique pour susciter l'émotion.


Le festival de Cannes est fini, mais nous a frappés par la qualité de sa sélection et par la tragédie de la plupart de ses thèmes, collés à la misère et à la solitude humaine comme aux fracas politiques. Étonnant aussi de constater à quel point les grands rôles revenaient aux hommes cette année. Des histoires de femmes, il y en eut peu. Les prestations d'actrices manquaient à l'appel. Même la seule réalisatrice de la compétition, Nicole Garcia, a exploré la psyché masculine. Il y avait comme un grand trou du côté féminin, soudain étrangement sans voix, ou presque. Hasard? Signe des temps? Allez savoir...