61e Festival de Cannes - La palme du coeur à la onzième heure

Entre les murs, du Français Laurent Cantet, est une leçon de vie, en même temps qu’une leçon de cinéma.
Photo: Agence France-Presse (photo) Entre les murs, du Français Laurent Cantet, est une leçon de vie, en même temps qu’une leçon de cinéma.

Beaucoup l'espéraient, la rumeur le prédisait, la chose s'est enfin matérialisée samedi: Entre les murs, du Français Laurent Cantet, a fait craquer le Festival de Cannes et a décroché le titre non officiel de «palme du coeur» avant que le jury, enthousiasmé par la force et la rigueur de ce film sur l'éducation et l'apprentissage de la vie en société, ne lui accorde sa Palme d'or.

Le réalisateur de Ressources humaines a réussi l'impossible: faire un film de fiction campé presque entièrement dans une classe de français d'un lycée du XXe arrondissement parisien, avec des jeunes acteurs non professionnels rejouant les situations décrites par l'enseignant François Bégaudeau dans son livre-témoignage.

Ce dernier, dans son propre rôle, devient sous la baguette subtile de Cantet le témoin et l'arbitre d'un débat social qui jaillit telle une fontaine à travers son enseignement de la grammaire et de la littérature. Sans jamais basculer dans le film à thèse, le cinéaste et Bégaudeau, qui a collaboré au scénario, abordent des enjeux spécifiques mais finalement universels, qui vont permettre au film de voyager, aux sociétés occidentales de s'y reconnaître. «On a senti que la façon de raconter cette histoire était de la rendre partageable», déclarait Laurent Cantet hier soir.

Ce sont, avant tout, des instants de vie, des moments de vérité, que ce dernier suspend au fil chronologique d'une année scolaire. En profondeur, on sent un vrai travail de construction. En surface, on capte une tendresse incroyable et contagieuse des auteurs pour les élèves. L'ensemble est une leçon de vie, en même temps qu'une leçon de cinéma. Dix sur dix pour Cantet, donc.

Et six sur dix pour Barry Levinson. Avec What Just Happened?, film de clôture du festival, l'Américain poursuit dans la veine de Wag the Dog, satire de Washington, en s'attaquant cette fois à Hollywood dans le parcours en dents de scie d'un producteur campé avec verve et plaisir coupable par Robert De Niro.

On est loin du Player de Robert Altman, hélas, et au-delà de son excellent début et de sa finale plutôt originale (campée à Cannes, avec un film dans le film mettant en vedette Sean Penn, bonjour la mise en abyme), le film s'enlise dans les intrigues professionnelles et conjugales pas forcément révélatrices du cirque hollywoodien. «J'ai voulu que le film ait un peu de l'esprit des films italiens, disait Levinson en conférence de presse hier matin. Soit un mélange de comédie et de drame, en cherchant une façon de rendre ça drôle sans rendre ça méchant.» C'est drôle parfois, en effet. Mais n'en déplaise à Levinson, les Italiens et moi-même, on aurait souhaité qu'il soit plus méchant.

Hier, sous la pluie, le Palais des festivals ressemblait à un parc d'attractions au lendemain de la fermeture, malgré un dernier sursaut d'activité (selon la tradition, tous les films de la compétition y étaient projetés en rafale). Les restaurants étaient presque vides, enfin ceux qui avaient pris la peine d'ouvrir. Dans les rues, des valises à roulettes se promenaient accrochées à des demi-spectres hagards. La 61e édition du Festival de Cannes a crevé sa bulle. Nous revoilà parmi les vivants.

Collaborateur du Devoir