Festival de Cannes - Coup mortel ou pétard mouillé?

Irréversible donne la vedette au couple Vincent Cassel-Monica Bellucci, uni dans la vie comme à l'écran.
Photo: Agence Reuters Irréversible donne la vedette au couple Vincent Cassel-Monica Bellucci, uni dans la vie comme à l'écran.

Cannes — La presse française (qui se tape les films avant tout le monde) avait tellement échauffé les esprits durant le festival et écrit à pleines tribunes médiatiques la chronique d'un scandale annoncé qu'Irréversible, du Français Gaspar Noé, figurait dès le départ comme une tache rouge sur le calendrier des projections. Depuis quelques jours, le vent tournait un peu et certains s'élevaient contre la réputation sulfureuse accolée d'office au film. Le ton montait dans les deux camps. Restait à voir l'Irréversible en question.

La rumeur, qui gronde toujours à pleins corridors du Palais, veut que le comité du festival ait été très divisé quant au choix de retenir en compétition une oeuvre aussi violente, que Gilles Jacob ait voté contre, Thierry Frémaux pour, et que la majorité des voix ait emporté le morceau. Petite concession aux bonnes moeurs: la projection officielle en tralala d'honneur avait lieu hier à minuit et demi plutôt qu'à une heure décente. Relégué à la case nocturne, comme une oeuvre X, ce rejeton maudit du cinéma français. Il donne la vedette au couple Vincent Cassel-Monica Bellucci, uni dans la vie comme à l'écran: autre sujet de curiosité pour titiller le badaud. Bellucci est une icône italienne que plusieurs voulait voir trôner comme une madone sans tache.


«Le scandale a été créé par la Croisette, a été critiqué par la Croisette. On peut en déduire que la Croisette a besoin du scandale», lançait aux journalistes Vincent Cassel. Il est venu avec son équipe (qui au départ n'en menait pas large, maints visages blêmes en témoignaient) affronter la meute en conférence de presse, attendant la casse et s'étonnant de s'en tirer presque indemne. Huées après le film, huées à l'arrivée du cinéaste et de sa bande, mais nul coup mortel porté de part et d'autre. Le scandale annoncé tenait un peu du pétard mouillé.


Mettez-vous à notre place. À s'attendre au pire, on se sent presque déçu de se retrouver tout bonnement devant... un film. Précisons qu'Irréversible composé de douze plans séquence, raconte à l'envers du récit — c'est-à-dire en commençant par la fin de l'histoire — le viol crapuleux d'une belle dame (Monica Bellucci) et la vengeance de son copain (Vincent Cassel) et de son ex (Albert Dupontel) qui cassent la figure du méchant (surnommé le taenia) dans un bar gai sado-maso bien nommé Le Rectum. La scène de viol (extrêmement éprouvante) dure près de vingt minutes et celle de la vengeance sanglante (pas piquée des vers non plus) presque autant. La caméra d'une mobilité extrême s'agite jusqu'au tic (elle en donne mal aux dents) au cours des moments dramatiques.


C'est souvent gadget et racoleur dans le genre choquant, sans morale aucune, sinon celle de la vengeance qui se consomme à chaud dans les cris et les coups. Certains journalistes ont fui la salle au cours des scènes-chocs, mais la plupart survivaient à l'épreuve. Qui fréquente beaucoup les salles obscures, finit par avoir la couenne dure.


Il irrite, cet Irréversible, mais possède ses qualités aussi: la construction dramatique inversée est intéressante. Quant au langage filmique d'hystérie, il épouse tout compte fait l'atrocité de l'action. Et puis la dernière partie (plus paisible) a ses beaux moments: une scène d'amour entre Cassel et Bellucci, une conversation à trois dans un métro et une finale quasi aérienne. Ni l'horreur absolue, ni l'oeuvre de génie, mais un film destiné à choquer et à faire causer... la Croisette.


Gaspar Noé nous avait déjà donné les puissants Carne et Seul contre tous, collés à l'univers sinistre d'un boucher incestueux, mais le grand public connaît mal ses films. Sa réputation n'en est que plus sulfureuse. Il aime affirmer qu'Irréversible n'est pas un crime, mais simplement le récit d'un crime. «On regarde tous le journal télévisé, dit-il, avec ces gens qui se tuent à coups de machette. La vraie violence au spectateur, elle est là. Un tas de films montrent le meurtre, peu décrivent des viols. Pourtant, il en existe à foison. Je ne voulais ni choquer gratuitement, ni susciter le scandale, mais montrer la bête en l'homme.» «La vie ne possède aucune morale, renchérit le comédien Albert Dupontel. Pourquoi un film en aurait-il une?»


Le film fut tourné à toute vitesse et les dialogues sont en grande partie improvisés. Irréversible n'existait guère à l'état de scénario, d'où la liberté du cinéaste qui n'a eu de comptes à rendre qu'à ses producteurs. Quant aux comédiens, ils évoluaient sur un canevas, n'ayant reçu que les répliques essentielles.


«Bien sûr le fait que Vincent et moi soyons unis dans la vie permet de nous appuyer sur certains aspects de notre intimité, explique Monica Bellucci, mais il s'agit quand même d'un film et d'un jeu d'acteurs.» Avant de tourner la terrible scène de viol, la comédienne a visionné des films qui traitaient du même thème comme le terrifiant Délivrance d'Abel Ferrara. «Ma grande peur, était de prendre de vrais coups, mais mon partenaire savait contrôler tous ses mouvements. C'est un jeu. Quand je vois cette scène pourtant, ça me fait mal. Irréversible est un film dur, mais important et profond. Certains le détestent. D'autres l'aiment. Il suscite la polémique.»


Gaspar Noé a situé l'action au départ dans un club gai parce qu'il voulait d'abord montrer un milieu exclusivement masculin. «La première femme qu'on voit dans le film, précise-t-il, c'est Monica et elle apparaît au bout de 45 minutes. Dans ma vision de l'enfer, il n'y a pas de femmes.» Le cinéaste a décidé dès le départ de jouer avec la structure du temps pour la tourner sens dessus dessous. «Mais des écrivains, des cinéastes l'ont fait avant moi. Je ne prétendais rien inventer avec ça.»


Gaspar Noé se dit persuadé que son film suscite la houle parce qu'il ne se passe pas grand chose d'important ces temps-ci. «Le choc du premier tour des élections a réveillé tout le monde en France. Depuis, plus rien. Arrive le Festival de Cannes qui peut faire scandale et permettre à ceux qui y sont de dire: "On était là." Alors voilà! On est là aussi.»