Plonger dans le jardin piétiné de l'enfance

La cinéaste Léa Pool
Photo: Pascal Ratthé La cinéaste Léa Pool

Pour Léa Pool, Maman est chez le coiffeur — qui prendra l'affiche le vendredi 2 mai —, c'est un peu le temps des vacances, mais c'est surtout le temps des retours: aux années 1960, déjà explorées dans Emporte-moi; à la langue française, après deux films tournés en anglais, Lost and Delirious et The Blue Butterfly; à des thèmes chers depuis longtemps à la réalisatrice d'Anne Trister, comme l'abandon, les désillusions amoureuses, l'homosexualité. Et, plus que tout, ce désir d'explorer ce magnifique jardin trop souvent piétiné, celui de l'enfance.

En lisant le scénario d'Isabelle Hébert — celle dont tous savent, depuis le documentaire Lauzon Lauzone (2001), qu'elle fut l'amie la plus fidèle et la plus tenace du réalisateur Jean-Claude Lauzon —, Léa Pool voyait bien sûr des parallèles avec Emporte-moi, un film inspiré de sa propre enfance blessée et de son ardente passion pour le cinéma. Or elle a perçu très vite les différences fondamentales, plongeant cette fois dans un milieu bourgeois et bucolique plutôt que pauvre et urbain, où les enfants ne sont pas tout à fait des rois mais coulent des jours heureux. Jusqu'au moment où la mère (Céline Bonnier), bouleversée de découvrir la face cachée d'un homme (Laurent Lucas) qu'elle croyait connaître et aimer, se trouve devant le seul choix possible: abandonner derrière elle son mari et ses trois enfants.

Reconnaître le piège

«Dès que j'ai eu le projet entre les mains, évoque Léa Pool, j'ai senti le côté autobiographique, mais je me suis dit: "Moins j'en sais, plus vite je me l'approprie."» Même si elle se doute bien que «le départ de la mère est quelque chose de réel dans la vie d'Isabelle», la cinéaste reconnaît aussi le piège de vouloir tout ramener à l'histoire personnelle de celle qui écrit, ou de celle qui tourne. «Avec Emporte-moi, ça devenait délicat, car j'affirmais ouvertement son caractère autobiographique, mais contrairement au personnage principal, je ne me suis jamais prostituée! Et mon premier film de spectatrice, ce n'était pas Vivre sa vie, de Godard, mais La Mélodie du bonheur! Quand je disais que c'était mon film préféré, les gens riaient.»

Ils risquent aussi de sourire parfois devant Maman est chez le coiffeur, la chronique d'un départ précipité mais aussi celle de trois enfants qui, sous le chaud soleil de... Beloeil («J'aurais bien aimé avoir un ou deux jours de pluie pendant le tournage, mais il a tout le temps fait beau!», souligne la réalisatrice), comblent tant bien que mal l'absence de la mère. Certains y arrivent avec une certaine insolence, comme Élise (Marianne Fortier, la seconde Aurore en titre), dont la détermination la conduira dans le monde secret, et muet, de l'étrange monsieur Mouche (Gabriel Arcand), partageant son plaisir de la pêche et le bonheur d'être comprise sans paroles.

«Non, je n'ai jamais connu de monsieur Mouche», tient à préciser Isabelle Hébert, rencontrée quelques jours avant la cinéaste. Fille de l'ancien sénateur et éditeur Jacques Hébert (décédé en décembre dernier), soeur de Bruno Hébert, dont le roman C'est pas moi, je le jure! sera porté à l'écran par Philippe Falardeau et dont on n'a pas manqué de souligner les similitudes avec le film de Pool («On va vite découvrir à quel point ils sont différents, et qu'ils ont leur place», dit la scénariste et documentariste), elle s'étonne avec candeur qu'un critique de cinéma veuille la rencontrer.

Il est vrai que nos routes se sont brièvement croisées l'automne dernier, à Matane, lors d'un événement fort sympathique soulignant le dixième anniversaire de la mort de Lauzon. Elle y présentait, toujours avec la même émotion, son Lauzon Lauzone, portrait personnel cosigné avec Louis Bélanger et qui allait, en quelque sorte, humaniser l'image de celui que l'on connaissait surtout pour ses films coups-de-poing (Piwi, Un zoo la nuit, Léolo)... et ses coups de gueule.

Impossible, donc, de ne pas le mentionner au passage. «Nous n'étions pas si différents, s'empresse de dire Hébert. Nous portions les mêmes blessures, nous partagions la même sensibilité, c'était un peu mon jumeau.»

Un peu partout

Mais comme une évidence, elle ajoute qu'elle est «heureuse et positive». L'autobiographie, on y revient toujours. «Dans tout ce que je vais écrire, il y aura toujours une part autobiographique. Je m'inspire de mon enfance, mais aussi de celle des autres; j'ai pigé un peu partout. Qu'il s'agisse de l'abandon d'une mère, d'un ami, d'un amoureux, si tu as vécu cette émotion, tu peux la décrire.»

Isabelle Hébert tenait aussi à explorer quelques tabous à une époque où ils étaient encore très étouffants — mais les choses ont-elles vraiment changé? —, sans pour autant verser dans le film à thèse. «L'homosexualité du père et l'abandon de la mère ne sont pas nommés, car on les voit du point de vue d'Élise. Quand tu es petit, tu ne sais pas tout ce qui se passe entre les adultes; tu ne peux pas mettre des mots parce que tu n'as pas de références extérieures. Ce qu'il y a de formidable chez les enfants, c'est qu'ils vivent un grand drame, ils pleurent, et deux minutes après, quand arrive le marchand de crème glacée, ils rient.»

Ces changements de ton caractéristiques de l'enfance ponctuent tout le scénario, une approche qui a plu à Léa Pool. «En plus de l'humour et des dialogues "punchés", l'écriture d'Isabelle offre beaucoup de contrepoints: on ressent quelque chose de fort et tout de suite après, quelque chose de léger.» Ce qui n'empêche pas les deux femmes de partager, à des degrés divers, une même blessure à l'égard de la mère, souffrances dont elles ont su tirer profit. «Avant que sa mère ne parte, souligne Isabelle Hébert, Élise ignorait les autres réalités. Le fait d'être touchée, blessée, lui fait prendre conscience du monde autour d'elle. Tu n'as pas besoin de souffrir pour ça... mais ça aide.» Et Léa Pool reconnaît que ce n'est pas à 13 ans, l'âge d'Élise, que peut venir le pardon. «D'un point de vue d'enfant, on se demande comment elle a pu faire ça. Plus tard, on se rend compte qu'une mère n'est pas qu'une mère, c'est aussi une femme. Tout comme un père n'est pas qu'un père, mais ça, dit-elle avec un sourire ironique, c'est plus acceptable... »

Collaborateur du Devoir