Entretien avec Geraldine Chaplin - Le retour du Dictateur

Geraldine Chaplin parle de son père à l'heure où sort de nouveau Le Dictateur, pamphlet antihitlérien réalisé par Charlie Chaplin en 1940. Ce grand film, désormais restauré, atterrira vendredi sur cinq écrans québécois. Et les dictateurs d'hier y ressemblent étrangement à ceux d'aujourd'hui...

La voix de Geraldine Chaplin arrive de Madrid et rit au bout du fil. Une voix volubile, joyeuse, passionnée et passionnante, au français impeccable. La célèbre actrice au père mythique a beau demeurer Américaine, elle est aussi une enfant polyglotte de la grande Europe.

On peut l'admirer ces temps-ci dans Parle avec elle, le dernier long métrage de Pedro Almodóvar, qui triomphe partout, mais cette fois-ci, elle veut témoigner de son père. Un père pour la postérité à jamais déguisé en Charlot avec une canne, des godasses et un chapeau melon, faux vagabond et vrai génie du cinéma.

La fille aînée de Chaplin et d'Oona O'Neill souligne la sortie du Dictateur, que Charlie Chaplin a réalisé en 1940. Il y incarne le double rôle d'Hitler (rebaptisé Hynkel) et d'un barbier juif, avatar de Charlot et victime des nazis. Le film, en mauvais état, n'avait pas été projeté sur grand écran depuis 20 ans. Et voici que, nettoyé, rajeuni par les bons soins de la Cinémathèque de Bologne, avec une bande sonore rafraîchie, Le Dictateur retrouve ses couleurs initiales, marron et blanc (plutôt que noir et blanc).

Ce film marque une étape cruciale dans l'évolution de ce cinéaste disparu il y a 25 ans. «C'était la première fois que Charlot parlait, la première fois aussi que mon père écrivait un vrai scénario. D'habitude, tout sortait directement de sa tête. Cette fois, il a pondu 300 pages de texte, dont 11 sur la seule scène du globe terrestre que le dictateur fait bondir. Chaque mouvement de cette chorégraphie était indiqué sur papier.»

La comédienne se dit folle de joie à voir renaître les films de son père. Au sein de sa famille, les dissensions et les chicanes ont eu trop longtemps la partie belle. «Entre nous, on se bagarrait sans cesse. Les uns étaient si respectueux de ses films qu'ils voulaient les garder dans une cathédrale en les adorant à genoux. Moi, j'étais du camp qui les souhaitait dans le domaine public.»

Le producteur français Marin Karmitz, à la tête de MK2, a réconcilié tout le monde. En 2001, il a acquis de la famille les droits mondiaux du catalogue Chaplin et entend diffuser les films (restaurés) en salles, puis en version DVD. Le Dictateur est le premier Chaplin à renaître par ses bons soins. «Cela dit, je ne veux plus me mêler de

rien, avoue Geraldine. Ce sont mes frères qui s'occupent du futur musée dans le domaine de mon père, en Suisse, et des droits sur ses oeuvres. J'en avais assez des disputes. Je me suis barrée.»

«Mon père était fasciné par Hitler, évoque-t-elle. Ils étaient nés à quatre jours d'intervalle, en 1889, et commencèrent tous deux leur vie comme vagabonds. Ils se ressemblaient physiquement. En plus, on dit qu'Hitler portait la même moustache que Charlot afin d'attirer sur lui un peu de l'immense popularité du clown. À tous deux, on a prêté des origines juives. Mon père a laissé courir ces rumeurs, mais un jour, à la question "avez-vous du sang juif?", je l'ai entendu répondre: "Je n'ai pas cet honneur."»

Dans le film, le barbier juif baragouine une langue qui ressemble à l'allemand, mais Chaplin ne parlait pas cette langue. Il s'est amusé à en recréer les tonalités.

Charlot, en se mettant à parler, offre un message de paix... À la toute fin du Dictateur, son personnage de barbier juif livre un long discours pacifiste demeuré célèbre, qui le fit taxer de communisme par plusieurs: «L'envie a empoisonné l'esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous fait sombrer dans la misère et les effusions de sang», disait-il, entre autres.

«Mon père a tourné la scène du discours après que le film eut été monté et fini, raconte Geraldine. Il voulait que Charlie Chaplin prenne la parole plutôt que Charlot, le barbier juif ou le dictateur. Dans cette scène, il apparaît avec des rides, des cheveux gris, pour livrer son propre message au monde, un message qui n'a pas vieilli.»

Réaliser Le Dictateur ne fut pas une mince affaire. «Personne ne voulait que le film se fasse. Les Allemands menaçaient mon père de représailles. L'Amérique était très isolationniste et plusieurs là-bas admiraient Hitler sans vouloir connaître ses méfaits. Des juifs craignaient que le film nuise à leurs familles demeurées en Europe. L'Angleterre affirmait qu'elle ne le diffuserait jamais, mais elle a changé d'idée au moment du lancement, et ce fut un grand succès. Mon père l'a financé lui-même.»

En 1940, les pays sous le joug nazi ont interdit Le Dictateur. Longtemps après la guerre, des scènes demeurèrent invisibles dans certains pays. «En Italie, toutes celles qui montraient la femme de Napaloni furent retranchées du vivant de Mme Mussolini [qui y était parodiée]. En Espagne, il n'a jamais été présenté, car le règne de Franco a duré longtemps. J'en avais là-bas une copie que je montrais aux amis sous le manteau. [Geraldine Chaplin a longtemps été l'épouse du cinéaste espagnol Carlos Saura.] Les Espagnols viennent tout juste de découvrir le film.»

«Dans son autobiographie [1964], Charlie Chaplin confiait que s'il avait su quelles atrocités Hitler allait commettre, jamais il n'aurait réalisé Le Dictateur, mais j'ai l'impression qu'il l'aurait fait quand même. Ailleurs, il affirmait qu'il fallait opposer le rire à cette horreur.»

Hitler a vu Le Dictateur au moins deux fois. «On a rapporté à mon père que le Führer n'avait ri ni au premier visionnement ni au second. On peut comprendre pourquoi... »

Si le public aimait Chaplin, les grosses gommes le jugeaient suspect. «Aux États-Unis, le maccarthysme l'a très tôt pris pour cible. Dès 1922, le FBI s'est préoccupé de ses activités. Plus tard, Les Temps modernes, qui s'attaquait au travail à la chaîne, a accru ses ennuis. Et Le Dictateur l'a incrusté sur leurs listes noires.»

En 1952, Chaplin, à bout de tracasseries, est parti s'installer avec sa famille en Europe, aboutissant en Suisse. Née en 1944, Geraldine Chaplin a travaillé pour lui. Figurante dans Limelight, en 1952, et dans Un roi à New York, en 1957, elle a joué dans La Comtesse de Hong-Kong, le dernier film de Chaplin (en couleurs), en 1967, aux côtés de Marlon Brando et de Sophia Loren. «C'était fascinant de le voir travailler. Il mimait tous les rôles afin de les expliquer aux comédiens.»

Pour David Lean, Carlos Saura, Robert Altman, Alain Resnais et compagnie, Geraldine Chaplin a poursuivi, loin de son père, une impressionnante carrière d'actrice, jamais tarie. En février, elle amorcera en Espagne le tournage d'un film de Mary McGuckian aux côtés de Robert De Niro, Kathy Bates et Harvey Keitel.

Quand on lui demande si le fait de suivre les traces de son géant de père n'a pas été une expérience éprouvante, elle rit, répond: «Non, non! Il était si adoré que chacun avait envie d'aimer sa fille en retour. Ça m'a ouvert toutes les portes. D'autant plus grand qu'avec mon père, j'avais reçu la meilleure leçon possible de cinéma.»

À voir en vidéo