Sous-cinéma, vidéoclip ou film?

Des personnes regardent des films au centre Georges- Pompidou, à Paris, dans le cadre du festival Pocket Films, au cours duquel sont présentées des oeuvres d’artistes filmées à l’aide de téléphones cellulaires.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des personnes regardent des films au centre Georges- Pompidou, à Paris, dans le cadre du festival Pocket Films, au cours duquel sont présentées des oeuvres d’artistes filmées à l’aide de téléphones cellulaires.

Les puristes n'en démordent pas. Le film sur cellulaire est un avorton cinématographique, un sous-genre plus près du vidéoclip que de l'oeuvre, elle-même porteuse d'idées, d'intensité et d'émotions. La caméra de poche ne donnera jamais naissance à des Eisenstein ou à des Truffaut.

En mars dernier, dans une séquence-choc qui a fait le tour de la planète, gracieuseté de YouTube, le cinéaste américain David Lynch démolissait l'entrée en force du cinéma de poche dans nos vies, se faisant un ardent détracteur de la vague du cellphone film.

À son avis, les films téléchargeables sur cellulaire, une industrie qui a le vent en poupe, sont une aberration. Dans cette charge aujourd'hui célèbre parce que lancée contre le fameux iPhone d'Apple, qui a conclu des ententes avec les géants de Hollywood, Lynch est catégorique.

«Si vous écoutez un film sur votre cellulaire, nous ne vivrez jamais, même dans un trillion d'années, l'expérience d'un film. Vous penserez l'avoir vécue, mais vous aurez été floué! Quelle tristesse de croire qu'on peut voir un film sur un foutu cellulaire. Revenez sur terre!»

Un autre vétéran du septième art, David Cronenberg avait entonné un air semblable au dernier Festival de Cannes en déclarant: «Le cinéma, tel que nous le connaissons, est déjà chose du passé.»

Un peu partout dans le monde, des spécialistes s'interrogent sur cette irruption inattendue du cellulaire dans la bulle du cinéma. Jean-Louis Boissier, sociologue et professeur à l'Université Paris 8, appelé à débattre du sujet lors du festival Pocket Film à Paris, s'inscrit en faux contre les Lynch et autres pessimistes. «Le téléphone cellulaire est presque une partie du corps, c'est un outil très personnel. La moitié de la population mondiale possède un cellulaire, et l'art issu d'un tel mouvement a le potentiel de générer de profonds changements historiques», croit-il.

À la différence du léger format 16 mm ou de la caméra vidéo, le téléphone est en passe de révolutionner le rapport à l'image et à la communication, croit M. Boissier. «Godard prédisait le moment où les caméras deviendraient abordables et où les jeunes gens n'auraient pas d'excuses de ne pas en faire [du cinéma]. C'est fait. Le cinéma est entre toutes les mains. Est-ce encore du cinéma? Je pense que oui. Il a ses caractéristiques, sa faible résolution, etc., mais il a aussi son genre, avec des attitudes tout à fait nouvelles», avance-t-il.

L'an dernier, Max Schleser, auteur d'un «cellumentaire» sur le Japon et chercheur au Center for Research in Arts and Media (CREAM) de l'université de Westminster, réunissait à Londres tout le milieu de la téléphonie mobile, de la publicité et des jeunes créateurs. L'industrie du téléphone portable, avide de nouveaux contenus à offrir et gonflée par un marché publicitaire dont la valeur a atteint 1,3 milliard de dollars en 2007, investit à fond dans le développement de cette nouvelle frange du cinéma. Ce qui générera des contenus intéressants, croit-il.

«Il y a beaucoup plus à faire avec un mobile que de télécharger des épisodes de 24 heures chrono. Des artistes de haut niveau et des réalisateurs connus travaillent aujourd'hui avec le mobile. Je pense qu'on est au tout début d'un mouvement qui sera très intéressant pour les créateurs et les usagers du cellulaire. Il faut penser le film autrement, d'une façon beaucoup plus créative, poétique et abstraite», a fait valoir M. Schlese.

Le critique cinéma du Wall Street Journal, Joe Morgenter, juge quant à lui que l'impact du cellulaire pourrait avoir un effet délétère sur le format et le contenu des oeuvres qui seront désormais créées. On ne tourne pas pour la web-télé de la même façon que pour le cinéma grand écran. Et la même vérité vaudra aussi pour les productions destinées aux cellulaires. Les webisodes (séries dramatiques destinées à l'ordinateur) ont en général une durée de 159 secondes et doivent offrir une image punch au cours des dix premières secondes. «Et cela, pas seulement parce que l'écran du cellulaire est petit mais parce que les images destinées aux cellulaires ou aux ordinateurs sont en général en concurrence avec sept autres fenêtres déjà ouvertes sur le même appareil!», expliquait-il dans une chronique en mars dernier.

À ceux qui plaident que le format miniature des cellulaires rebutera quiconque d'y écouter ses films préférés, l'industrie a déjà préparé sa riposte: elle a agrandi les écrans et vient même de lancer des cellulaires dotés de mini-projecteurs intégrés qui permettent de projeter des images sur une paroi d'autobus, un attaché-case ou un carton blanc.

«Je crois que Lynch fait partie de la génération des cinéastes pour qui la technique était très importante. Mais les jeunes, eux, s'en foutent complètement. Ils ont grandi avec des consoles de jeux, des Game Boy et des cellulaires dont l'image est de mauvaise qualité», insiste Nicolas Girard Deltruc, directeur général du Festival du nouveau cinéma de Montréal.

Bref, on n'a encore rien vu.

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