Festival de Cannes - Polanski survit à son Holocauste

Cannes — Sous son air de fauve, derrière les traits fins et sans âge, derrière le sourire de Roman Polanski, on se surprend à traquer les traces de son passé de survivant. Il n'est pas que le cinéaste mythique de Chinatown et de Répulsion, il est aussi l'enfant juif qui a grandi en pleine guerre dans le ghetto de Cracovie, le mari qui eut à composer avec l'assassinat horrible de son épouse Sharon Tate. Tous Polanski confondus, celui d'hier confiait offrir avec Le Pianiste, projeté à Cannes en compétition, le film le plus important de sa carrière, le plus personnel en tout cas.

Depuis le temps que cet homme, qui a perdu sa mère dans une chambre à gaz, jonglait avec l'idée de réaliser un film sur l'Holocauste, depuis le temps qu'il voulait revenir tourner en Pologne, Polanski s'est enfin lancé. «J'ai pu utiliser mes propres souvenirs de cette période, confiait-il, même si je vivais alors dans le ghetto de Cracovie alors que l'action du film se déroule à Varsovie. Le Pianiste n'est pas relié à mon histoire personnelle, mais je me souviens de ces temps troublés, ce qui a contribué à le nourrir. Pas question pour autant de raconter mon propre passé. J'avais trop besoin de recul.»


Le Pianiste est une adaptation du récit du pianiste Wladyslaw Szpilman (brillamment incarné par Adrien Brody), qui vécut dans le ghetto de Varsovie avant d'être recueilli de l'autre côté du mur par des Allemands résistants. Il se cacha ensuite dans les ruines du ghetto incendié (après l'insurrection) pour se voir secouru et nourri par un officier allemand mélomane. Écrit au lendemain de la guerre, interdit sous le régime communiste, le livre n'a été publié à large échelle qu'en 1998 (deux ans avant la mort de l'auteur) et fournit le sujet de film traqué depuis longtemps par Polanski.


Chaudement accueilli hier, Le Pianiste est un beau film d'une facture très classique (ce qui étonne venant de Polanski), une oeuvre de rigueur et d'épure, un brin académique, sans effets spectaculaires, sans quête de sensationnalisme (mais les images du ghetto ravagé paraissent surréalistes en soi). Un film profondément humain et touchant, éloigné de toute esbroufe, auquel plusieurs prédisent déjà une place de choix au palmarès.


Le principal défaut de ce Pianiste est d'avoir été tourné en anglais plutôt qu'en polonais. Choix d'autant plus choquant que les Allemands y parlent allemand. De toute évidence, des considérations d'ordre commercial se cachent derrière tout ça, mais Polanski, mal à l'aise, éluda la question en conférence. Tourné en Pologne, ce film, soit, mais dans une langue dominante, étrangère au récit. On s'en irrite.


«Ce qui m'a plu au départ dans le livre de Szpilman, c'est cette retenue dont mon film se fait l'écho, explique-t-il. Son message, c'est qu'on retrouvait de bons et de mauvais Juifs, de bons et de mauvais Polonais, de bons et de mauvais Allemands. Simplement des humains. La scène où l'on voit le héros jouer du piano pour l'officier allemand, pivot du film, se retrouve dans le livre. Tout est authentique.»


Adrien Brody, acteur new-yorkais ayant joué entre autres films dans La Mince Ligne rouge de Terrence Malick, déclare avoir affronté à travers le rôle de Szpilman le plus grand défi de sa carrière. Il dut maigrir considérablement, apprendre à jouer Chopin par coeur (il connaît la musique mais ne la lit pas), prendre un accent polonais. «Je ne me suis pas préoccupé de ressemblance physique avec Szpilman, explique-t-il. L'essentiel était de créer un lien émotif avec un homme placé dans pareille situation.»


Polanski a fait énormément de recherches en archives, visionnant entre autres des images documentaires insoutenables. Certains détails, comme ce «Ne cours pas!» lancé par un passant à Szpilman lorsqu'il est arraché du train pour Treblinka, est tiré des souvenirs personnels du cinéaste. Courir, c'était risquer d'attirer l'attention des nazis. Polanski n'a pas oublié la leçon.


«Je ne sais pas ce que je ferai après Le Pianiste, dit-il aujourd'hui, mais il sera plus difficile pour moi de tourner des oeuvres divertissantes. On s'investit si profondément à travers un sujet grave. Le reste semble bien frivole tout à coup.»








Me voici au terme de cette compétition (il me reste à voir deux films, dont L'Adversaire de Nicole Garcia) et il apparaît évident que le jury aura du mal à faire ses choix, tant les univers en lice sont différents. Au moins les deux tiers des films méritent quelque chose. L'exercice des prévisions semble alors bien hasardeux. Deux oeuvres se démarquent pour la Palme d'or et font consensus ici: Intervention divine, du Palestinien Elia Suleiman, et L'Homme sans passé, d'Aki Kaurismäki. Je la donnerais au Palestinien avec le Grand Prix du jury à Kaurismäki.


Si on crée un prix du 55e anniversaire du festival, il pourrait bien échoir à Oliveira à titre de Palme pour sa carrière.


Plusieurs oeuvres émergent du lot: le Polanski, le Mike Leigh, le Cronenberg, le film des frères Dardenne, le Bellochio. Lesquelles feront pencher la balance du jury? Allez savoir... Côté meilleur acteur, le prix pourrait couronner Olivier Gourmet pour Le Fils, Timothy Spall pour All or Nothing, Jack Nicholson pour About Schmidt ou Ralph Fiennes pour Spider. Mon choix est Timothy Spall. Meilleure actrice? Il y a eu peu de grands rôles féminins cette année. Ariane Ascaride pour Marie-Jo et ses deux amours de Guédiguian pourrait remporter le morceau, de même que Miranda Richardson pour sa triple prestation dans Spider. Va pour Ariane. Mais le palmarès sera sans doute une boîte à surprises, comme d'habitude. À lundi.