Démocratiser la Croisette

Cannes — Je vous ai parlé hier d’Aki Kaurismäki, cinéaste finlandais qui joue les mauvais garçons de service sur la Croisette. La grande question du jour était celle-ci: revêtira-t-il un smoking pour la montée des marches et comment se comportera-t-il? Les interrogations frivoles sont les plus sérieusement débattues ici, comme il se doit. Eh bien, il avait un habit noir, tout de même, mais sans noeud papillon, et il a joué les bouffons sur le tapis rouge en se contorsionnant en fausses révérences, à la grande joie, bien entendu, des photographes et des officiels, ravis de l’aubaine. Ça n’a par ailleurs pas empêché Kaurismäki de récolter une ovation monstre pour son film L’Homme sans passé, jusqu’à maintenant favori des festivaliers. Les cotes qui lui ont été décernées dans Le Film français sont les plus hautes de la critique. Avec ou sans noeud papillon, son triomphe est complet ici. Reste à voir ce qu’en dira le jury.

Un mot aussi sur le processus de démocratisation du festival le moins démocratique au monde. En fait, depuis l’an dernier, ce processus est enclenché, mais il a pris de la vigueur en 2002. Le festival possède des copies de secours des films de la compétition et accepte, bon prince, avec un jour de décalage, de les prêter à l’organisme Cannes Cinéphiles, qui les projette à La Bocca dans une salle ouverte aux autochtones. Ceux-ci ont droit à la même cohue que nous, aux files, aux bousculades, aux retardataires refoulés. On parle même de futures projections en smoking en présence des cinéastes, pour «faire comme les vrais». À suivre.

Côté films, on a vu Plaisirs inconnus, du Chinois Jia Zhang-Ke, en compétition ici. Le film se déroule dans le nord du pays, près de la Mongolie, et aborde une jeunesse à la dérive, très occidentalisée, où chacun est profondément solitaire et envoie valser les codes communautaires des aînés. Bon film, de facture très moderne, Plaisirs inconnus est surtout une porte ouverte sur une Chine qu’on s’étonne de connaître si mal. Cela étant, j’avoue m’y être un peu ennuyée et avoir trouvé les personnages sans grand relief. À certains moments, dans un festival, notre état de réceptivité s’atténue. On se demande alors si le film est à blâmer ou s’il tombe simplement à une mauvaise heure pour nous...

Vu aussi: De l’autre côté, un documentaire de la cinéaste belge Chantal Akerman, présenté hors concours. Elle pose à travers lui un regard sur l’immigration clandestine entre le Mexique et les États-Unis, à l’heure où les immigrants ont mauvaise presse partout. Le film se déroule des deux côtés de la frontière, dans ces zones-antichambres où les illégaux se préparent à passer au nord ou sont débusqués après leur passage. Akerman nous livre pourtant une oeuvre étrangement statique, gorgée de plans fixes sur les visages interviewés. La tragédie de son thème est au poste dans ces no man’s lands de misère, mais on a du mal à la toucher du doigt.



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Il faut venir à Cannes pour entendre des échos du Québec. Ainsi, le bruit circule que le projet de politique du cinéma n’en finit plus de connaître des soubresauts et des reports. On dit qu’à la fin avril, le torchon a brûlé entre la ministre de la Culture, Diane Lemieux, et les membres du Centre national du cinéma et de la télévision (CNCT), représentant du milieu auprès de la SODEC. La ministre aurait refusé de leur montrer le rapport rédigé sur la question par son comité d’étude, soulevant leur colère. Le tir a finalement été corrigé et la ministre devrait annoncer sous peu le début de sa période de consultation. Mais celle-ci aura lieu en juin ou en juillet, ce qui paraît bien tard. Né il y a un an et demi sous Agnès Maltais, le projet de politique du cinéma a pris beaucoup de retard. Plusieurs ici croient qu’il ne verra jamais le jour et que la ministre se contentera d’injecter quelques millions sans revoir tout le processus. Le PQ est en fin de mandat et en future campagne électorale. Il pourrait être tentant pour lui de refermer un dossier aussi polémique que celui du cinéma en ces temps troublés.



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Demain, je vous parlerai du scandale annoncé du festival: Irréversible, du Français Gaspar Noé, une oeuvre de violence extrême. La presse française l’a vu et une bonne partie d’entre elle affûte ses couteaux pour trucider le cinéaste. Un autre camp défend le film farouchement. Demain aussi, on voit The Pianist de Polanski, son témoignage sur l’Holocauste. Grosse journée!