Festival de Cannes - Cri de révolte

Cannes — La palme d'or qu'ont récoltée en 1999 les frères Dardenne, Jean-Pierre et Luc de leurs prénoms, avait un arrière-goût de fiel. C'était l'année du palmarès de Cronenberg, celle où les festivaliers avaient par avance décerné le prix à Almodóvar pour Tout sur ma mère et d'autres morceaux à A Straith Story de David Lynch. Le parterre n'avait pas décoléré de voir ses favoris au tapis. La fratrie belge avait raflé les grands honneurs pour Rosetta (récoltant aussi le prix d'interprétation féminine) au milieu des huées et des cris de rage de la critique. Cuisant traumatisme qui a longtemps empêché les Dardenne de savourer en toute quiétude leur victoire. On dit même qu'ils hésitaient à revenir ici en compétition pour cause de malaise profond. Mais allez refuser l'appel du festival...

Ils concourent encore, cette fois-ci avec Le Fils, et contre ce même Cronenberg destiné à croiser sans cesse leur route pour le meilleur et pour le pire. Cannes les a révélés. C'est dire qu'ils lui appartiennent un peu. Au départ obscurs documentaristes et cinéastes de fiction, les frères Dardenne lancèrent leur percutante Promesse ici en 1996 à la Quinzaine des réalisateurs en créant l'événement. Puis vint cette palme d'or...


Troublant phénomène que celui des fratries de cinéastes. Il y a les Coen, les Taviani, les Dardenne, quelques autres aussi (au Québec, les Gagné), tournant d'un même souffle, partageant une vision, des pensées, tels des jumeaux qu'ils ne sont pourtant pas. Les Dardenne se ressemblent, Jean-Pierre plus grisonnant que Luc mais avec un grand front identique, les mêmes yeux gris. Ce sont des réalisateurs sérieux, un peu timides, bressoniens dans leur style cinématographique. Ils ne cabotinent pas, ne font guère saliver les minettes et les paparazzis, mais leur cinéma engagé et humain constitue un cri de révolte puissamment répercuté sur la Croisette.


Le Fils, hanté par un thème d'une force immense et par une mise en scène de caméra mobile collée non pas au visage mais à la nuque et aux mains des personnages, est sans doute l'oeuvre la plus troublante du duo. Un vrai coup de poing. Elle s'inscrit parfaitement dans cette sélection où toutes les misères humaines, les drames politiques et sociaux s'étalent à pleins écrans du Palais. Je ne sais pas si Cannes constitue un vrai reflet de la planète, mais ce cru 2002 n'en finit plus d'étaler la misère au milieu des paillettes et des flonflons de la fête.


Luc Dardenne a demandé aux journalistes de garder le secret en ne dévoilant pas le punch du film (en Belgique, un profond mystère a entouré le tournage et le dossier de presse est quasi muet). Hélas! Ça paraît impossible. Le Fils (qui, de l'aveu des cinéastes, aurait pu s'intituler «Le Père») me rappelle un documentaire québécois intitulé Le Pardon, tourné il y a quelques années. Celui-ci racontait l'histoire de parents bouleversés par le meurtre sordide de leur fille adorée et qui communiquaient avec son assassin en prison, le rencontraient et l'étreignaient. C'était leur façon (héroïque, presque sainte) de se réconcilier avec l'irréconciliable, de transcender leur peine.


Le Fils (qui donne la vedette à Olivier Gourmet, l'acteur fétiche des Dardenne) est au départ tissé de mystère. On ignore pourquoi le héros, un menuisier (Gourmet), développe une fascination pour un adolescent frais sorti de prison, pourquoi il lui tourne autour, l'aide, le rejette, le prend comme apprenti dans son atelier, le guide. Jusqu'à ce que la tragédie se révèle. Encore enfant, le jeune homme a étranglé le fils unique du menuisier, et ce dernier hésite entre pulsion meurtrière et pardon.


Le film est porté par la transmission du savoir manuel de maître à apprenti, par le jeu d'Olivier Gourmet, toujours en état de tension physique, par la vérité du jeune acteur Morgan Marinne, mi-maladroit, mi-félin. Une scène de confrontation finale dans la forêt sera le pivot du film, puissant et déchirant.


On a beau voir Le Fils comme une oeuvre abordant le pardon des offenses et la rédemption, les cinéastes refusent de révéler leurs clés. «Libre à vous d'interpréter le film comme vous voudrez, lance Luc Dardenne. En fait, le personnage d'Olivier ne sait pas pourquoi il gravite autour du garçon, mais le meurtre rôde sans cesse dans son sillage. Va-t-il céder à cette tentation, y renoncer? Ce combat intérieur est le sujet du film.»


Inutile de se fier à la facture quasi documentaire du Fils. Le film a été tourné avec un très grand nombre de prises: 20 en moyenne, jusqu'à 60 parfois. Morgan Marinne a été choisi parmi 180 garçons. Les Dardenne refusent les directeurs de casting, mettent un temps fou à choisir les acteurs.


«Un malaise tel entoure cette histoire qu'on ne pouvait pas la regarder de face, précise Jean-Pierre Dardenne, mais avec une caméra placée derrière les corps ou de biais. On cache le visage d'Olivier au début du film, et le jeune homme n'est montré qu'après les 20 premières minutes. Ce qui était dérobé nous apparaissait aussi important que les choses révélées. La nuque tenait lieu de regard.»


Le rapport entre le menuisier et l'adolescent est si trouble à l'écran que l'acteur Olivier Gourmet a conservé tout au long du tournage (et même après) une attitude distante face au jeune Morgan. La réalité et la fiction s'étaient mariées sur le plateau. Hier à Cannes, devant nous, le petit Morgan (16 ans à peine) ouvrait encore de grands yeux affolés devant Gourmet. «J'ai peur de lui», a-t-il confessé. Comme quoi le cinéma des Dardenne ne saurait se contenter de n'être que du cinéma.