Radiographie des années 80

Les Témoins est à la fois une oeuvre cérébrale et exigeante. Un de ces films choraux dont André Téchiné possède le secret, ici aux liens tissés entre les personnages pas toujours bien attachés. Peu d'émotions circulent, mais le constat est juste.

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Les Témoins
Réalisation: André Téchiné. Scénario: André Téchiné, Laurent Guyot. Avec Michel Blanc, Emmanuelle Béart, Sami Bouajila, Julie Depardieu, Johan Libereau. Image: Julien Hirsch. Musique: Philippe Sarde. Montage: Martine Giordano.
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Le film est la radiographie de la France d'une époque, celle des années 80, alors que les moeurs se libéraient, que les carcans explosaient, que les frontières entre homosexualité et hétérosexualité s'effaçaient. Le tout soudain pulvérisé par l'épidémie de sida qui change la donne.

Place à un portrait de groupe en confusion de sentiments, d'identité et d'angoisse face à la mort, bien sûr, qui plane sur la libération des moeurs. Téchiné inocule la maladie au sein d'un univers libertaire, sans les clivages habituels, et regarde chaque personnage se débattre comme il peut. La voix d'Emmanuelle Béart est celle de la conteuse. Cette réalité doit être dite. Elle l'est.

Les Témoins donne la vedette à Manu (Johan Livereau), un jeune provincial débarqué à Paris chez sa soeur chanteuse (Julie Depardieu). Adrien, un médecin homosexuel (Michel Blanc, très fort), s'éprend du jeune homme, qui lui préfère Mehdi (Sami Bouajila, plein d'humanité, lauréat du César du meilleur acteur de soutien), le mari de Sarah. Sarah (Emmanuelle Béart), romancière, est une amie du médecin. La boucle est bouclée.

Dans Les Témoins, les couples sont ouverts; ce qui n'exclut pas la souffrance. Sarah est une femme qui a du mal à accepter sa maternité. Son mari Mehdi, un policier beur, travaille dans un milieu où l'homosexualité est réprouvée. Adrien vit un amour platonique frustrant. Manu incarne vraiment la vie et la lumière. C'est bien entendu sur lui que la maladie s'acharnera, forçant l'entourage à se redéfinir après son départ.

Un rôle ingrat

Michel Blanc hérite d'un rôle particulièrement ingrat, celui d'un homme dur, homosexuel intégriste, fermé aux autres, que la tragédie forcera à s'ouvrir. Il incarne cet être antipathique avec puissance, mais les personnages, trop nombreux, ne sont pas tous bien creusés. On reste à la surface de cette femme écrivain que joue Emmanuelle Béart.

C'est Julie Depardieu, en artiste à la vie flottante, qui constitue avec Manu le personnage le plus lumineux du groupe, le moins enlisé dans ses habitudes, peut-être parce qu'elle saute dans l'histoire sans bagages, sans ambitions puissantes, pour se laisser glisser dans le cours des choses.

Avec ce choeur à cinq voix, Téchiné parvient, malgré une tonalité pleine de sécheresse, à traduire une époque flottante, une fracture sociale, une angoisse montante, qui annoncent la suite des choses, les futurs puritanismes d'une époque moins libérée que celle-ci: la nôtre.

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1 commentaire
  • Philippe Champagne - Inscrit 4 mars 2008 02 h 54

    "Je l'ai vu à la radio".

    Samedi 1er mars, j'écoutais l'émission animée par Franco Nuovo en direct du Bar Rachel pour le 95,1 FM; Dany Laferrière racontait avoir vu ce film.

    En appelant Michel Blanc, dans le rôle du médecin quinquagénaire, un "vieux vicieux", il prouve l'obscurantisme journalistique hérité de sa sous-culture.

    Un autre, qui par manque de culture, formate des clichés venimeux.

    http://tribunes.forumslog.com