Cinéma - André Téchiné, entre l'intime et le collectif

André Téchiné
Photo: Agence France-Presse (photo) André Téchiné

André Téchiné a beau être un cinéaste phare du cinéma français, avec un regard à la fois inquiet et utopique sur sa société et sur l'histoire en marche, en transgression constante, c'est sa simplicité et sa courtoisie qui frappent en entrevue quand on le rencontre à Paris, pour son dernier film, Les Témoins, abordant la vague du sida. Depuis le temps qu'il hante le cinéma français avec des oeuvres exigeantes, où les destins individuels se heurtent aux cruautés et aux grandeurs de l'Histoire, ses préoccupations de créateur et de témoin dominent sa conversation et manifestement son esprit. Quarante ans de carrière, une vingtaine de films, certains moins convaincants, comme Les temps qui changent, son long métrage précédent qui réunissait à Tanger Gérard Depardieu et Catherine Deneuve, mais toujours ce souci d'ouvrir sur des réalités qui baignent et dépassent l'individu.

Le cinéaste de Ma saison préférée et des Égarés refuse de se percevoir comme un sociologue du cinéma. N'empêche qu'il revient souvent sur le passé, qu'il analyse à la lumière du présent, tout en insérant ses valeurs de partage, à ses yeux salvatrices, et en remontant les racines de sa vie. «Dans Les Égarés, j'avais abordé l'exode des famille, juste avant l'Occupation, un point capital de mon enfance, rappelle-t-il. Dans Les Roseaux sauvages, je montrais comment la guerre d'Algérie a touché la France profonde. Toujours, il faut que ces sujets s'incarnent dans des êtres de chair et de sang.»

Toujours d'actualité

Au cours des années 80, des proches du cinéaste furent emportés par le sida. Il s'estimait fort chanceux d'y avoir échappé. «Je me suis aperçu qu'on avait vécu l'épidémie comme l'attaque des Martiens sur la communauté homosexuelle, surtout, mais sur d'autres minorités aussi. Cette calamité venait frapper de plein fouet une sexualité libre. Et comment alors éviter le côté doloriste?»

Dès les débuts de la vague, il voulait aborder le sujet à l'écran, mais les producteurs craignaient, à tort ou à raison, qu'un film sur la question ne fasse fuir les spectateurs. Lui-même ignorait par quel bout attaquer le drame. En fait, peu de films français ont traité du sida. Les Nuits fauves de Cyril Collard fit peu d'émules. Et André Téchiné gardait ce sujet encore tabou dans sa manche. «J'avais un devoir de mémoire, dit-il, mais pas question de réaliser un film mortifère, un requiem ou une oeuvre mélancolique.»

Les Témoins, donnant la vedette à Michel Blanc, Emmanuelle Béart, Sami Bouajila, Julie Depardieu et Johan Libéreau, situe son action à Paris en 1984. Un jeune homosexuel infecté transformera la vie d'un couple libre et marié, comme celle d'un médecin quinquagénaire. «Mes personnages aspirent au bonheur et ils y aspirent hors du conformisme», explique Téchiné. Manu, le jeune homosexuel, il l'a décrit longtemps joyeux et espère que ces scènes de bonheur colorent le film davantage que la maladie ou la mort. Comme cette solitude, omniprésente, qu'il refuse de voir comme une capitulation, plutôt une forme de résistance aux pressions sociales.

Ses héros vivent l'amour et la sexualité à leur manière, mais Téchiné refuse de les réduire à leur orientation sexuelle. Il s'intéresse d'abord à leur liberté, cette part lumineuse qui le fascine. Les années 70 et 80, il les définit comme «les beaux jours d'une sexualité coupée du puritanisme, sans honte».

Aux yeux de Téchiné, le sida a transformé les moeurs. «L'émancipation sexuelle de l'individu fut alors fauchée net. Le conformisme est le grand ennemi de l'évolution et de la conscience, qui gagna du terrain et l'occupe toujours. Je ne suis même pas sûr que le sida ne soit pas encore d'actualité. Il reste des sites de propagation, en particulier dans les communautés homosexuelles non protégées. Sans compter l'Afrique... »

Des malades, il en existe encore, mais le sujet est redevenu souterrain après la découverte des médicaments qui maintiennent les séropositifs en vie dans les pays riches.

Emmanuelle Béart incarne une femme écrivain qui rejette son enfant et refuse le carcan étroit de la monogamie. «En France, certains spectateurs la jugeaient antipathique parce que mère imparfaite, une réalité tabou, mais la maternité réclame un temps d'adaptation. D'ailleurs, je m'étais inspiré de femmes créatrices proches de moi.»

Créer des liens entre l'intime et le collectif, à travers des personnages reliés les uns aux autres, telle est sa démarche pour Les Témoins. «Dans un monde où chacun reste chez soi, on ne peut que souhaiter ce contact des humains entre eux», estime-t-il, tissant à travers la fiction des réseaux qui n'existent pas nécessairement dans la vie.

Téchiné continue d'arrimer les brouhahas collectifs aux destins individuels. Son prochain film, La Fille du RER, s'est inspiré d'un fait divers. Une jeune fille s'était déclarée (faussement) victime d'une agression antisémite dans le RER, et son histoire avait fait le tour des journaux sans vérification, tant la demoiselle constituait une victime exemplaire.

Il faut dire que, dans l'univers de Téchiné, les faits divers sont toujours des révélateurs de société.

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Odile Tremblay était à Paris l'invitée d'Unifrance Film pour cette entrevue.

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