Rendez-vous du cinéma québécois - Portrait de René Bail en visionnaire oublié

La jeune réalisatrice Pascale Ferland
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La jeune réalisatrice Pascale Ferland

Pascale Ferland évoque sa relation avec le défunt cinéaste René Bail comme la plus grande leçon d'humanité qu'elle ait reçue dans sa vie. Bail est ce pionnier du cinéma québécois qui réalisait à la fin des années 50 un film demeuré à la fois souterrain et culte, Les Désoeuvrés, oeuvre sensible et imparfaite annonçant la Nouvelle Vague du direct, avec son incursion dans l'univers de jeunes villageois, à la croisée des chemins entre traditions et aspiration à la modernité.

Jamais son auteur ne fut satisfait du film, et Les Désoeuvrés fut vu par une seule poignée de talents montants, mais non les moindres: Gilles Carle, Jean-Claude Labrecque, Claude Jutra, Jean Pierre Lefebvre, etc. Rare fécondation d'un film qui inspira des grands créateurs tout en demeurant inconnu du public. Un accident de moto menaça la vie de René Bail à l'âge de 40 ans, le laissant handicapé et défiguré à jamais par ses terribles brûlures.

Terminé en 2007 après que la Cinémathèque eut redécouvert miraculeusement les bandes-sons originales, et grâce à l'appui précieux du cinéaste Richard Brouillette, Les Désoeuvrés fut enfin présenté, mais sans remporter pour autant un franc succès au moment de sa renaissance tardive. Et le pionnier René Bail mourut quelques mois plus tard, en octobre 2007, presque aussi méconnu qu'auparavant.

L'ami sous le masque

La documentariste Pascale Ferland (L'Immortalité en fin de compte, L'Arbre aux branches coupées) produisait ses films avec Richard Brouillette. De fil en aiguille, ce dernier lui proposa de réaliser un portrait de René Bail, atteint d'un cancer, conséquence lointaine de l'accident fatidique. «Le fait que Richard Brouillette retravaille avec lui sur ses films lui fit tellement plaisir qu'il eut durant quelques années une rémission de cancer, explique la cinéaste. Mais mon documentaire piétinait. Il refusait que je le filme de face à cause de son apparence, exigeait que je mette ma caméra ici plutôt que là et me liait les mains. J'ai failli abandonner... »

Un an passa, avec apprivoisement réciproque, avant que Bail abaisse sa garde et accepte de donner carte blanche à Pascale Ferland. «Je l'ai suivi de 2003 à 2007. Les entretiens intimes, abordant sa maladie, sa vision de la vie, de la mort, du suicide (une éventualité qui le révoltait), me furent accordés quelques mois avant sa mort. J'ai voulu mettre ces passages assez tôt dans le film, pour qu'on puisse passer vite à autre chose, s'intéresser à son être, à son art.»

Ça indigne la jeune cinéaste que certains lui reprochent d'avoir capté parfois le visage défiguré de Bail en pleine lumière. «Ces gros plans ne sont utilisés que pour les épisodes des confidences. Et puis n'importe qui pourrait avoir un accident! Vous, moi!» Lors de sa première rencontre avec Bail, elle avait vu un monstre, puis au fil des rencontres, l'homme s'est imposé sous le masque. «C'était mon ami», dit-elle d'un air farouche. La veille de sa mort, elle le serrait dans ses bras.

Dans Adagio pour un gars de bicycle, Pascale Ferland montre plusieurs scènes des films de Bail, en les situant dans le contexte social et historique de la Grande Noirceur. «J'ai voulu exposer son amour de la nature, sa relation intime avec les couchers de soleil. À l'époque, le cinéma québécois n'existait qu'avec un accent international. Pour Les Désoeuvrés, il a mis en scène des gens de Pine Hill, où ses parents avaient un chalet, tous acteurs non professionnels, ajoutant par la suite la parole en post-synchronisation, un travail de Titan. Le film était en joual, vraie nouveauté pour l'époque. Dans ce contexte particulier, il s'agit d'une oeuvre remarquable, qui mérite pleinement d'être redécouverte.»

Mais René Bail, après Les Désoeuvrés, cessa de tourner durant douze ans, puis l'accident dans lequel sa moto emboutit un véhicule bouleversa sa vie. «Il écrivait des scénarios qu'il n'a jamais montrés, dont un de 1600 pages qui aurait fait un film de quinze heures.»

À travers témoignages et images d'archives, elle évoque la marginalité de cet homme, à la vie intérieure si forte. Son identité profonde survécut à l'épouvantable accident, qui en aurait poussé d'autres au suicide. «Dans le film, j'ai montré à quel point René Bail a été élevé par une mère castratrice et comment il fut un grand solitaire, amoureux des livres, de la musique, mais toujours de bonne humeur. Il m'a aidé à apprécier mon sort. S'il pouvait supporter sa condition, de quoi pouvais-je me plaindre?»

Pascale Ferland souhaite qu'Adagio pour un gars de bicycle ne soit pas abordé comme une fin en soi mais donne au public l'envie de pousser plus loin en découvrant Les Désoeuvrés, pour plonger à son tour dans l'oeuvre de ce visionnaire oublié.