L'entrevue - Le rappeur sage de Limoilou

Le rappeur Ali Ndiaye, alias Webster
Photo: Clément Allard Le rappeur Ali Ndiaye, alias Webster

Le rappeur Ali Ndiaye, alias Webster, trouve la ville de Québec trop blanche et conservatrice. Ce qu'il dénonce avec panache dans le documentaire Québec, ville de passage, présenté cette semaine aux Rendez-Vous du cinéma québécois.

Québec — «Québec Québec / On est loin des favelas / Mais si on te dit que tout est correct / C'est qu'on te raconte des fables hélas», prévient-il sur son album Sagesse immobile lancé à l'automne. Dans un vidéoclip intitulé L. Land, le quartier Limoilou où il habite se donne des airs de Bronx local. «Les kids se sont détournés d'Sesame Street / La jeune a beaucoup de pression / Depuis que quelques de ses amies strip / Un virus dans l'district.»

Notre rencontre a lieu dans un sympathique restaurant latino de son quartier. Tout le monde le connaît, l'ambiance est familiale. Lorsqu'on lui demande ce qui le motive pour accorder des entrevues, participer à des documentaires, il répond qu'il est «toujours prêt à parler de l'immigration à Québec». Puis il se tourne vers la cuisine: «Moi et la serveuse que tu vois là, on a grandi ensemble et on est issus de l'immigration. On est nés ici à Québec et on est Québécois. Mais il arrive encore qu'on nous fasse nous sentir comme des citoyens de seconde zone.»

Paradoxalement, Ali Ndiaye et sa soeur Marième montrent qu'il est possible de franchir bien des barrières. Le tout doublé dans leur cas d'un épanouissement artistique certain. Elle chante pour la formation hip-hop CEA et vient d'être recrutée par Musique Plus. Lui roule sa bosse depuis près de 10 ans sur la scène hip-hop avec son groupe Limoilou Starz, et plus récemment en solo.

Ils sont nés d'un couple mixte particulièrement mobilisé. Sénégalais d'origine, leur père est très engagé dans la communauté et donne notamment des formations interculturelles à la police de Québec. Native de Limoilou, la mère est une enseignante très militante. Ce dont il parle avec un mélange de rire et de fierté: «Ma soeur et moi, on dit d'elle qu'elle a une pancarte rétractable de manif dans le bras!»

Malheureusement, si l'on se fie au documentaire des réalisateurs Martine Asselin et Éric Martin, cette famille épanouie ne serait qu'une exception. En s'appuyant essentiellement sur des témoignages, le film dresse le portrait d'une ville qui évolue lentement sur le plan de l'ouverture à l'autre. Avec le découragement que l'on peut soupçonner chez nombre d'immigrants.

Le jugement de Webster est sans appel. «Québec, c'est une vieille ville fermée, blanche et francophone, lance-t-il d'un trait. C'est comme si on ne méritait pas d'être traités à part entière comme des citoyens québécois parce qu'on n'a pas la même couleur de peau. Pourtant, je suis né à côté d'ici et je connais mieux l'histoire du Québec que bien des gens.»

Des visites de classe

Bachelier en histoire, notre rappeur travaille dans un parc historique du gouvernement fédéral. À l'occasion, il va rencontrer des jeunes dans les écoles secondaires. Il rappe et il leur parle de son parcours. «La dernière école où je l'ai fait, c'était à Rivière-des-Prairies. Un ami prof m'avait invité. Pour parler aux jeunes, leur montrer qu'il y a des Québécois de couleur qui font des choses.»

Il leur a parlé de l'importance de rester à l'école, puis a fini par... donner le cours d'histoire. «Je leur ai parlé des découvertes, de Christophe Colomb, de l'importance des épices à la Renaissance. C'était en plein dans ma thématique de travail.»

Dans les classes qu'il a visitées à Québec, il a pris l'habitude de demander aux étudiants lesquels d'entre eux s'étaient déjà fait «coller» par la police. «Les seuls qui lèvent la main, ce sont des Noirs pis des Asiatiques. Je te parle de classes avec environ le quart d'immigrants. C'est pas normal.»

La question le préoccupe grandement, et elle est partout dans son rap. Tout simplement «parce que ça attise la haine». Récemment encore, il a participé à une émission de la SRC sur le profilage racial. S'il dit être témoin de ce problème depuis l'adolescence, il en a vécu les contrecoups très sévèrement ces dernières années. «Le scandale de la prostitution juvénile à Québec, ç'a été quasiment comme notre 11-Septembre à nous. Ça a beaucoup stigmatisé les Noirs et les Arabes.» Pourquoi? Parce que le groupe criminel Wolf Pack qui recrutait les victimes comptait parmi ses membres beaucoup de fils d'immigrés. Des gars de son quartier, avec qui il a grandi, «sauf qu'ils ont pris une voie différente».

En plus, l'un des interpellés avait fait une chanson sur le premier album de son groupe, Limoilou Starz. Mais, explique Webster, le groupe ne l'a jamais intégré justement «parce qu'il avait refusé de choisir entre le rap et ses vieilles magouilles». Mais les déboires du groupe n'étaient pas terminés. Trois ans plus tard, un de ses membres, Eddy Racine, était attaqué sauvagement par un groupe de skinheads. En pleine rue, dans la Haute-Ville.

Des «terrorythmes»

Des incidents graves, mais très rares dans le paysage local, souligne le rappeur. Ce qui explique peut-être que l'on puisse facilement apeurer les gens. «Au fond, est-ce qu'il y a une ville plus sécuritaire que Québec en Amérique du Nord? J'en doute. L'an dernier, je crois qu'on a eu notre premier meurtre au mois d'octobre!»

Vérification faite, il n'y a eu aucun homicide à Québec en 2007. Mais, qu'elle soit réelle ou imaginaire, la violence trouve dans le hip-hop un puissant moyen d'expression. Aux esprits révoltés, Webster propose ce qu'il appelle des «terrorythmes» et des «attentats lyrical» [sic].

Après avoir longtemps rappé en anglais, Webster a entrepris il y a quatre ans d'attaquer le français. Il a fallu tout reprendre depuis le début, mais cela en valait la peine. «Je m'étais rendu compte que les jeunes comprenaient de moins en moins bien l'anglais parce que, contrairement à moi à leur âge, ils peuvent écouter du rap en français. Je voulais qu'ils me comprennent.»

Ses textes sont emplis de références à l'histoire. Louis Cyr y côtoie Malcolm X. Ali est sans conteste l'intello de la «gang». Il tient d'ailleurs son nom de rappeur... du dictionnaire anglais Webster. Une idée de ses amis qui, visiblement, le met encore un peu mal à l'aise.

Mais son art réside justement dans ce bon usage... du dictionnaire. «Les jeunes, de nos jours, sont difficiles à choquer. Ils comprennent bien la mentalité hip-hop. Ce que je peux faire, c'est leur apporter des choses qu'ils ne connaissent pas. L'un des meilleurs compliments qu'un jeune puisse me faire, c'est me dire qu'il y a plein de choses qu'il ne comprend pas sur mon album et qu'il est obligé d'aller faire plein de recherches sur Internet pour savoir de qui je parle.»

- Québec, ville de passage: les 20 et 23 février aux Rendez-Vous du cinéma québécois.

Collaboratrice du Devoir
15 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 18 février 2008 07 h 30

    "Québec trop blanche"?

    Québec a toujours été une ville blanche, depuis 400 ans.
    C'est aussi la ville qui a le plus bas taux de criminalité du continent.

    Est-ce que Kyoto est trop jaune?
    Est-ce que Lagos est trop noire?
    Est-ce que Cracovie est trop blanche?

    Il n'y a pas eu un seul meurtre en 2007 à Québec. Le dernier meurtre remonte à l'automne 2006. Une Québécoise de 27 ans a été poignardée à mort dans son condo de la basse-ville par un Mexicain. Il a poigné un gros 10 ans!
    Avant ça, un Québécois de 23 ans a été poignardé à mort sur la Rue St-Jean par un Rwuandais de 17 ans. Il a pas fait un an de prison.

    Ali Ndiaye est un emmerdeur professionnel.

  • Sylvain Racine - Inscrit 18 février 2008 09 h 47

    À Jacques Noel

    Je trouve que vous manquez de respect envers monsieur Ndiaye. C'est vrai que Québec est très blanche, (je suis un peu d'accord que le "trop" est de trop), mais pour le reste, si je dois choisir entre vivre à Victoriaville ou Québec, je choisis Victoriaville, plus stimulante à bien des points de vue que la froideur de Québec.

    Il faut se l'avouer, Québec est "la pute" du Québec, elle est dans l'ombre d'Ottawa. Enfin, les gens de Québec rêvent que leur ville devienne la capitale du Canada, prendre la place d'Ottawa. C'est ça la ville de Québec.

    C'est mon opinion, et je n'irais pas jusqu'à dire que vous êtes un emmerdeur. Mais peut-être juste dire que vous êtes un raciste et que vous m'emmerdez.

  • jacques noel - Inscrit 18 février 2008 10 h 28

    @sylvain Racine

    Est-ce que vous pourriez imaginer un Québécois qui oserait dire, dans le très sérieux Devoir, que Cote St-Luc est trop juive?

    Tout le lobby juif serait au c.. du Devoir.

    Mais là, un emmerdeur professionnel, un petit agitateur, peut dire comme ça que Québec est trop blanche, et ça passe comme un couteau dans le beurre.

    Je vis à Québec. Je fais beaucoup de vélo l'été. Je vais partout en ville. IL y a des Noirs et des Arabes partout en ville. Partout. Pas un seul quartier sans noir et arabe à Québec. Y'a même des femmes voilées à Québec.

    D'affirmer que la ville est trop blanche, c'est insulter ma famille qui vit ici depuis 350 ans. C'est nier notre histoire et notre présence ici. Et ce dans le journal d'Henri Bourassa!

  • Lova Andriamanjay - Inscrit 18 février 2008 11 h 13

    À Jacques Noël

    Monsieur Noël,

    par vos propos vous ne faites que renforcer cette image de fermeture que projette Québec aux yeux de plusieurs. Étant moi-même d'origine mixte, je crois être peut-être un peu plus sensible à ce genre de question que la moyenne des gens. Je crois que ce que Webster semble dire, je dis semble car je n'ai pas encore eu la chance d'écouter toutes ses chansons, a un fond de vérité. J'ai grandi en Montérégie et j'étudie présentement à Montréal et de mon point de vue Québec est effectivement une ville fermée à l'immigration.

    L'exemple qui me frappe le plus est que quand je vais à Québec je ne vois pratiquement pas de personnes de couleur excepté à une occasion: le lendemain de la St-Jean Baptiste, le site des plaines est envahi des gens de couleur qui ramassent les déchets de la veille... Bonjour la diversité et l'ouverture! En soit le peu de présence d'immigrants ne représente pas nécessairement un véritable problème mais votre cette attitude que vous adoptez en est un.

    Avec votre message, vous ne faites rien pour améliorer votre image. Vous semblez dire que les immigrants n'apportent que des problèmes dans votre ville...

    Sur ce, je vous souhaite un bon 400eime cher ami!

    Lova Andriamanjay

  • Lamonta - Inscrit 18 février 2008 12 h 24

    Bravo Ali!

    Ce n'est jamais agréable de se faire dire des vérités dérangeantes. Québec trop blanche? Ça, ce n'est pas tout à fait de sa faute. Trop conservatrice ? Certainement. Trop refermée sur elle-même? C'est peu dire. Québec est une île où le XXe siècle n'a fait que peinturer la surface des murs.

    Québec n'a jamais eu véritablement d'industries (à part l'Anglo Pulp qui a depuis changé de propriétaire 3 ou 4 fois), Québec n'a jamais connu d'immigration importante, elle est restée tranquille, provinciale, dominée par une petite élite qui se fait très discrète mais qui a toujours été fort habile à contrôler les institutions et à cultiver la "fierté" locale pour mieux empêcher les influences extérieures de venir perturber cette bienheureuse stagnation des esprits.

    Je suis né et j'ai passé les 20 premières années de ma vie à Québec. Je l'ai quittée dès que j'ai pu, il y a plus de 35 ans, pour exactement les raisons qu'évoque Ali. J'avais besoin de respirer, d'être stimulé par le contact avec l'autre, de rencontrer des gens différents, de m'ouvrir sur le monde. J'ai trouvé mon salut à Montréal.

    Et chaque fois que je retourne à Québec, malgré la beauté de la ville (elle a vraiment pris du mieux depuis le passage du maire L'Allier), je sens le moisi, l'étroitesse, le conservatisme qui suinte des murs, des rues trop propres, des parterres muets.

    Je sens la domination du conquérant, dans la Citadelle, à un jet de pierre du Parlement, et la soumission habituelle du peuple, toujours prêt à oublier son sort dans un gros "party", prêt à descendre dans la rue au nom de la "liberté" de descendre aussi bas que possible, pourvu qu'on rit. Je sens cette colère rentrée face au mépris condescendant qui exsude des belles demeures de la Grande Allée et de Sillery l'anglophone. Mais la colère craint de s'exprimer ouvertement, elle se transforme en maladie mentale, elle s'abrutit pour ne pas sentir.

    Québec aurait besoin de rugir et de secouer son hébétude. Pour cela, il lui faudra entendre deux ou trois choses pas très agréables et commencer par secouer le joug qu'elle porte depuis deux cent cinquante ans.

    Québec, donne-moi une bonne raison de t'aimer!