Trop, c'est trop!

Comme bon nombre de ses compatriotes anglais, le réalisateur Michael Apted passe de son pays natal à sa terre d'adoption, Hollywood, avec une aisance relative, parfois inspirée (Gorky Park, Gorillas In The Mist) mais aussi laborieuse (The World Is Not Enough). Dans son dernier film, Enough, certains diront qu'il ne pouvait pas tomber plus bas, mais c'est mal connaître ce vieux routier. Ce qui ne l'excuse pas totalement du cas qui nous préoccupe en ce moment, cette nouvelle tentative de faire de Jennifer Lopez une actrice sérieuse et, surtout, crédible.

Pour y parvenir, la voici plongée dans une histoire de vengeance qui ne va que réjouir les professeurs de techniques d'autodéfense. Ce film, scénarisé par Nicholas Kazan, tente de faire la démonstration que dans l'adversité, vaut mieux compter sur ses propres moyens. La police, les avocats, voire les amis et la parenté, oubliez ça pour vous protéger d'un mari hypocrite et violent. C'est l'expérience, traumatisante, que traverse Slim (Lopez), banale serveuse dans un diner qui craque subito presto pour Mitch (Billy Campbell), un entrepreneur prospère.


Débutant de manière aussi mièvre que n'importe quelle production signée Garry Marshall (Pretty Woman, par exemple), les choses se corsent lorsque Slim découvre les infidélités de Mitch. Comme explications, elle n'a droit qu'à des coups bien sentis. Dès lors, avec l'aide d'une amie, Ginny (Juliette Lewis), et d'une ancienne flamme, Joe (Dan Futterman), la bonne mère de famille devient fugitive, tout comme sa petite fille Gracie (Tessie Allen). D'une ville à l'autre, avec des moyens de fortune, elle tente de dissimuler sa véritable identité pour que Mitch cesse de la harceler, mais l'homme, aussi stupide que déterminé, ne s'avoue pas si facilement vaincu. Slim décide alors de prendre les grands moyens.


Ce n'est pas tant le caractère convenu du sujet (on pense tour à tour à Sleeping With The Enemy ou, plus récemment, à John Q., autre apologie des méthodes expéditives pour parvenir à ses fins) que sa façon de le traiter qui pose problème dans Enough. En fait, les écueils sont multiples, et on tente de les gommer en accélérant progressivement la cadence des jeux de course-poursuite de plus en plus violents entre Mitch et Slim, où la présence de la fillette sert autant à nous effrayer qu'à nous attendrir. Encore faut-il avoir envie d'y croire.


Et comment est-il possible pour une waitress d'égaler les prouesses de James Bond et de faire preuve d'une ingéniosité à faire pâlir d'envie Mata Hari? À sans cesse reprendre son maigre souffle, on se demande où Slim trouve le temps de dégoter les gadgets les plus sophistiqués ou les plus farfelus pour se sortir du pétrin et brouiller les pistes. Le scénario ne s'attarde guère à justifier ces tours de passe-passe, tout comme il n'explique jamais pourquoi, après quelques années de mariage supposément heureux, le dandy mielleux se transforme si vite en monstre.


Toute cette cavalcade sert moins le propos prétendument féministe (disons plutôt réactionnaire et démagogique) d'Enough qu'à offrir un joli bouquet de situations extrêmes qui illustrent, mais à grand-peine, la gamme des émotions que Lopez peut grimacer en un seul film. À la regarder tenter de nous convaincre de la profondeur de son jeu, on en vient à détester Steven Soderbergh qui, dans Out Of Sight, nous avait fait espérer que la chanteuse pouvait offrir autre chose qu'un répertoire limité et des décolletés plongeants.


Michael Apted s'est fourvoyé en portant à l'écran cette histoire tirée par les cheveux et surtout sans intérêt, à moins bien sûr d'aimer les tortures cinématographiques. En ce qui me concerne: enough is enough.