Cinéma - Affreux, sales, méchants... et Canadiens

Avec Fubar, nous voici en présence d'un fictional documentary, mais le réalisateur Michael Dowse réussit parfois si bien son coup que cette comédie débridée et décapante frôle une authenticité pas toujours drôle à voir. La précision est faite dès le début du film, mais un doute persiste: et si ces deux zigotos, Dean et Terry, existaient vraiment?

En fait, même si Dean (Paul J. Spence) et Terry (David Lawrence) sont surtout les créatures de ceux qui les défendent, ces derniers les ayant longuement trimballés sur scène, ils se nourrissent de toutes ces têtes brûlées, avides de bière, de heavy métal, de bagarres à mains nues et de coups pendables, rencontrées au fil des années. Avec leurs cheveux longs et leur jugement un peu court, ce tandem d'enfer a attiré l'attention de Farrel (Gordon Skilling), un jeune cinéaste bien de sa personne qui veut décrire cette faune que l'on surnomme les headbangers.


Alors que le documentariste tente d'afficher une nécessaire distance avec ces hurluberlus de Calgary, le voilà happé malgré lui dans ce monde où la nuit sert à s'éclater et le jour à dormir. Dépassé par son sujet, il devient le triste témoin de leurs beuveries, de leurs conversations insipides, sans compter le vandalisme, un art qu'ils pratiquent à grande échelle, en ville comme en pleine nature (il faut voir leur manière pas très orthodoxe de faire du camping... ). L'aventure prend une tournure inattendue alors qu'on annonce à Dean qu'il est atteint d'un cancer aux testicules; cette nouvelle aura un curieux effet sur le duo ainsi que sur leur entourage, les rendant, pour un temps du moins, légèrement moins cons. Et puisqu'un drame n'arrive jamais seul, même à Calgary, Farrel devra vivre dangereusement, à sa manière, et en payer le prix.


Certains seront rapidement rebutés par cette description sans fioritures d'un monde où la finesse d'esprit n'a pas droit de cité. Langage ordurier, rites barbares, vulgarité tous azimuts, rien, et surtout pas le ridicule, n'arrête Dean et Terry. Endossant avec une énergie provocante leurs personnages écervelés, Dave Lawrence et Paul J. Spence en font des figures emblématiques d'une masculinité déboussolée, d'une jeunesse perdue qui ne voit son avenir que dans le no future.


Tout n'est cependant pas maîtrisé et pertinent dans ce qui s'apparente aussi, il faut bien le dire, à une pochade étudiante traversée de quelques éclairs de génie. L'imbécillité des protagonistes est parfois si amplifiée que celle-ci ne fait plus rire, nous donnant plutôt l'impression d'un essoufflement chez les acteurs, puisant davantage dans leur répertoire de blagues de tavernes que dans leurs observations sociologiques. Une faiblesse qui se fait sentir aussi dans la pauvreté des dialogues, où les jurons tiennent souvent lieu de réflexion songée... Il y a également cette vision poussiéreuse de la pratique du documentaire, où la mise en valeur d'une technique de prises de vue approximative (caméra instable, perche et micro dans l'image, utilisation abusive des effets optiques, etc.) ne relève pas d'une grande originalité.


Les maladresses de Fubar ne dissimulent jamais la saine impertinence de ses auteurs, qui dressent un tableau somme toute assez révélateur d'une tribu qui court encore dans les rues, à Calgary comme ici. Sous des airs désinvoltes, ils interrogent tout autant le désarroi du Canadien errant dans son petit patelin, la force bien relative de l'identité masculine et les misères d'un prolétariat urbain qui s'agite en tous sens mais ne va nulle part. Et pour tenter de suivre Dean et Terry dans leurs délires psychédéliques, il faut avoir le coeur bien accroché, et beaucoup d'indulgence.