Cinéma - Un suspense supérieurement maîtrisé

D'abord, il y eut, en 1997, Insomnia, un captivant thriller signé Erik Skjoldbjaerg, tourné dans le nord de la Norvège et mettant en vedette Stellan Skarsgrd dans le rôle d'un détective surdoué débarqué avec un collègue dans un village de fin du monde, où le soleil ne se couche jamais, pour élucider le meurtre d'une adolescente. Quatre ans plus tard, il y eut Memento, qui suivait la trajectoire saccadée et à rebours d'un amnésique cherchant à découvrir l'identité de l'assassin de sa femme. À Christopher Nolan, le scénariste-réalisateur de ce dernier film, Warner a confié la réalisation du remake du premier, avec Al Pacino en poupe. Le Londonien de 32 ans s'est acquitté de la tâche avec brio, livrant, avec la même équipe que pour Memento (montage, image, musique), un suspense maîtrisé, personnel, subtilement emmuré dans les contradictions de ses personnages et les paradoxes de son histoire.

Le paysage d'Insomnia est celui des sommets des Rocheuses (l'allusion à Twin Peaks est flagrante, sinon inévitable), quelque part dans la partie septentrionale de l'Alaska où, pendant l'été, le soleil ne se couche jamais. Débarque Will Dormer (Pacino), flanqué de son subalterne Eckhart (Martin Donovan), lui-même préoccupé par une enquête interne qui, s'il consent à y collaborer, risque d'éclabousser son supérieur. À l'accueil: une détective impressionnable (Hilary Swank), son confrère misanthrope (Nicky Katt), leur patron (Paul Dooley), un vétéran peinard, ainsi que le cadavre, à la morgue, de la victime. Lors d'une chasse à l'homme dans le brouillard, Dormer tue accidentellement Eckhart. Avant que ses collègues n'aient le temps de rappliquer, il efface les preuves de son geste et reporte le blâme sur le fuyard. Or ce dernier (Robin Williams), un écrivain ami de la jeune femme assassinée, a tout vu.


L'intrigue est le produit de trois enquêtes qui se télescopent (celle des affaires internes, celle du meurtre et celle de la bavure), à travers lesquelles on traverse, tel un labyrinthe, la conscience du héros. Film sur la part de risque et la culpabilité relative, sur la force du mythe et les dangers de la réalité, Insomnia jongle avec des notions ambiguës et, en digne héritier du cinéma européen, nous abandonne avec en tête plus de questions que de réponses.


Au premier regard, la mise en scène de Nolan surprend et déçoit. Tous ces alignements pépères de plans moyens, ces babillages du tac au tac dans les bureaux fermés ou dans les voitures climatisées communiquent un sentiment d'enfermement, lequel sentiment jure si violemment avec le décor naturel qu'il ne peut être innocent. Puis, dans cette routine monotone qui s'installe entre nous et le film, le héros privé de sommeil perd graduellement les pédales. Du coup, l'image se fissure, flashe et se boursoufle. L'étau se resserre et l'enquête prend valeur de parabole: en ces hauteurs, où Dormer (le nom, vous l'aurez deviné, n'est pas innocent), détective célébré, se voit offrir la place de Dieu, une force plus grande — le hasard, le destin, qui sait? — le fera trébucher et vomir sa conscience.


Convaincre deux acteurs qui en font toujours trop d'en faire moins n'a pas dû être une tâche facile. Malgré des éclairs dans les yeux qui témoignent de leur propension au cabotinage, Pacino et Williams adoptent l'humeur placide et amère qui est de circonstance et donnent du coup beaucoup de relief aux acteurs qui les entourent. Dans le rôle de la détective amenée à déboulonner la statue de son héros, Hilary Swank, oscarisée pour Boys Don't Cry, frappe par sa naïveté inquiète. En propriétaire du motel où Dormer subit ses insomnies, Maura Tierney est elle aussi étonnante. Son aspect sobre, son regard modeste sont les signes d'une intelligence morale qui tient lieu de repère.


En adaptant le film de Skjoldbjaerg, Nolan a préservé le questionnement métaphysique qui en faisait le principal intérêt. Les moyens mis à sa disposition, le temps qui lui a été alloué, le respect dont il a fait preuve face au modèle et l'intelligence qu'il prête aux spectateurs ont fini d'en faire un film supérieur.