De la poubelle à l'écran

PHOTO: Jean Bérard
Photo: PHOTO: Jean Bérard

Quel film québécois se propose de réunir bientôt en caméos les politiciens Jean Charest (en directeur d'école), Pierre Bourque (en agent de sécurité), Gilles Duceppe (en commis d'épicerie), les interprètes Luc Picard (ci-devant fils d'itinérant), Pascale Bussières (en prof de musique), Marcel Sabourin et l'humoriste Louis-José Houde (deux vidangeurs), sans oublier Raymond Bouchard, Pïerre Lebeau, l'humoriste Daniel Lemire et bien d'autres?

Vous donnez votre langue au chat...

Ajoutons un indice. Les binettes de ces têtes d'affiche ne seront présentes qu'à titre de faire-valoir pour les véritables vedettes du long métrage: des itinérants de Montréal.

Toujours dans le cirage? Ce film, réalisé par Pierre Anthian, s'intitule Recyclage et sera terminé d'ici la fin mars.

Depuis le temps que son plateau bourdonnait, on s'était mis à douter d'en voir un jour le dénouement. Pensez donc! Déjà en décembre 2003, nos articles annonçaient le démarrage du projet. Le tournage était bouclé en 2005, mais sa post-production a traîné.

L'ancienne Chorale de l'Accueil Bonneau, célèbre pour ses sans-abri entonnant des airs de Noël ou des chants de nostalgie, s'était bel et bien lancée à l'assaut du cinéma en 2003. Toujours sous la baguette de Pierre Anthian, fondateur de la chorale, ses membres ont concocté un film de fiction (adaptant certaines aventures houleuses du choeur, brodant quant au reste), mêlant burlesque et émotion. En vedette: neuf anciens chanteurs de feu la chorale, plus quatre nouveaux venus de l'itinérance, sans compter les stars en caméo et 22 enfants de 12 ans. Ces derniers sont recrutés dans une école de cinéma de l'est de la ville, l'Agence Louise Bergeron.

Voici Pierre Anthian en quête d'un distributeur qui acceptera de lancer gratuitement le film. Avis aux intéressés! Si nul ne répond à son appel, il lui restera à explorer les réseaux parallèles, la sortie DVD, les festivals, la télé peut-être. Le film doit d'abord être montré aux bonzes du milieu, avant qu'ils entrent ou pas dans la danse. La gratuité est une condition sine qua non. Il suffirait qu'à un seul échelon des joueurs réclament rétribution pour que l'Union des artistes exige que soient payés ses propres poulains.

Recyclage démarre dans une classe de musique d'une école secondaire. Les élèves ont mission de trouver dans les poubelles quelques matériaux pour fabriquer un instrument de musique. Or, deux têtes de Turc mettent la main sur des itinérants émergeant, hirsutes, des ordures, et décident d'exploiter leurs voix. Un tas de péripéties se greffent à cette histoire, dont la tentative des enfants de trouver un emploi à leurs protégés.

Les décors se déploient entre le Ritz-Carlton, l'école Paul-Gérin-Lajoie, le stade olympique, les rues et ruelles de Montréal.

Au menu: des chansons, un mort, des rires, des pleurs, et une lumière au bout du tunnel.

Rappelons que la Chorale de l'Accueil Bonneau, sympathique autant que bringuebalante institution, fleur épineuse du macadam et du métro montréalais fondée en 1996, après avoir offert pas moins de 1200 concerts et rafistolé ses chicanes internes, poussait sa dernière rengaine (en dehors de quelques prestations éparses) fin 2002. Elle laissait les citadins fort penauds et les chanteurs en rade. Des conflits entourant les redevances des concerts — devaient-elles garnir le bas de laine de l'Accueil Bonneau ou ceux des musiciens? Grave question sans réponse! — avaient entraîné la dissolution de la formation musicale des sans-abri.

Virage au cinéma, donc. Le groupe avait pris l'habitude de se réunir, alors pourquoi renvoyer chacun à sa petite turlute personnelle?

Mais enfin, demande-t-on à Pierre Anthian, pourquoi avoir mis quatre ans et demi à accoucher de ce film? «Le tournage s'est complété en neuf mois mais la post-production fut longue, précise-t-il. Comme les techniciens travaillent à temps perdu, il fallut parfois arrêter le travail quelque temps, mais nous arrivons à terme. On se penche sur l'étalonnage, la couleur, le générique.» Anthian en est à sa première expérience de réalisation, probablement sa dernière aussi, prévoit-il.

L'aventure de Recyclage s'est nouée avec des bouts de ficelle (9500$ de budget, en tout et pour tout) et la participation bénévole de chacun. Les repas étaient offerts par l'Accueil Bonneau, Moisson Montréal, Resto Plateau. Une caméra vidéo (le film sera gonflé en 35 mm), cinq directeurs photo en alternance, 12 preneurs de son, un monteur: François Valcourt, une régisseuse: Caroline Larouche. Quatre-vingt-cinq professionnels ont donné de leur temps pour ce projet collectif.

Loin de constituer une initiative isolée, le film s'inscrit en outre dans tout un programme de réhabilitation.

Fin décembre, à l'Hôtel de ville de Montréal, Pierre Anthian et un groupe de sans-abri avaient lancé Mairie Christmas!, invitant en chansons les familles à accueillir un sans-abri en voie de réhabilitation à leur table durant le Réveillon. L'expérience s'est poursuivie à Noël et au jour de l'An. «Ç'a été un franc succès, précise Pierre Anthian. Mon engagement dans la chorale m'a permis de constater que les politiciens, les programmes sociaux sont limités. Mieux vaut faire appel à M. et Mme Tout-le-monde, dont les membres vont parfois mal et qui comprennent les malheurs de la vie. Longtemps, au Québec, une place à table était laissée au "quêteux". Pourquoi ne pas renouer avec la tradition des Fêtes?»

En amont de ces projets, la fondation De la rue à la réussite, lancée l'an dernier mais bientôt vraiment active, qui vise à trouver du travail à l'essai pendant trois mois et un logement aux itinérants désireux de s'en sortir. Les profits du film seront directement versés dans la cagnotte de cette fondation.

D'ici là, Pierre Anthian fait appel aux distributeurs: «Si quelqu'un pouvait diffuser le film dans une douzaine de salles au Québec, on serait aux anges», lance-t-il comme une bouteille à la mer.

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