Explorer le passé pour révéler les horreurs du présent

Le réalisateur de La Question humaine, Nicolas Klotz, en compagnie de sa scénariste, Elisabeth Perceval.
Photo: Pascal Ratthé Le réalisateur de La Question humaine, Nicolas Klotz, en compagnie de sa scénariste, Elisabeth Perceval.

L'idéologie nazie n'est-elle aujourd'hui qu'un drapeau agité par une bande de fanatiques racistes cultivant le culte d'Adolf Hitler? Et si elle faisait encore partie de notre époque, qu'elle étendait ses tentacules dans les diverses sphères de la société, et tout particulièrement dans les entreprises?

Cette perspective, ni farfelue ni paranoïaque, donne froid dans le dos. Elle est pourtant la pierre d'assise du film de Nicolas Klotz, La Question humaine, d'après un roman de l'écrivain belge François Emmanuel et adapté par Elisabeth Perceval, une collaboratrice de longue date du réalisateur (La Nuit sacrée, Paria, La Blessure). Le tandem était de passage au Festival du nouveau cinéma l'automne dernier pour présenter ce film mettant en vedette Mathieu Amalric, dans une autre interprétation intense et étonnante, mais à mille lieues de celle que l'on peut admirer en ce moment dans Le Scaphandre et le Papillon.

Un lien gênant

Dans cette radiographie implacable sur l'univers des grandes compagnies et des secrets morbides qui les rongent, Amalric interprète Simon, un psychologue zélé et efficace, chargé d'enquêter sur la santé mentale de son patron (énigmatique Michael Lonsdale). Ce qu'il va découvrir dépasse le drame personnel d'un homme à l'équilibre chancelant: il aura entre les mains une note technique datée de 1942, symbole de la folie meurtrière nazie et page d'histoire qui ne semble jamais vouloir s'effacer, et surtout pas dans l'esprit de plus en plus tourmenté de Simon.

En établissant un lien entre le nazisme et le capitalisme, Nicolas Klotz n'a-t-il pas l'impression d'agiter une thèse provocatrice? Le cinéaste s'en défend bien. «Une thèse, ça ne suffit pas à faire un film, souligne-t-il. Beaucoup d'historiens et de philosophes ont travaillé sur ces questions depuis les années 1930.» «Lors de la parution du roman en 2000, poursuit Elisabeth Perceval, ce fut une brève polémique, surtout pour ceux qui s'étaient émus des liens entre le processus de destruction des juifs dans les camps nazis et les normes de fonctionnement du capitalisme moderne. Certains veulent isoler cet événement, la Shoah, du parcours de notre histoire et le réduire à une sorte de concept du mal absolu. Mais la civilisation industrielle est intimement liée, organiquement liée, aux événements de l'histoire.»

Dans La Question humaine, le passé ressemble à des fantômes menaçants alors que le film baigne dans une atmosphère à la fois lourde et aseptisée, collée à notre époque et quasi immatérielle tant les personnages semblent parfois en état d'apesanteur. Ce climat n'est d'ailleurs pas fortuit. «Nous voulions trouver une forme cinématographique pour représenter le contemporain, affirme Nicolas Klotz. Et ce n'est pas 2006 ou 2007, c'est un bloc du présent, tiré des années 1930 jusqu'à aujourd'hui. Dans ce bloc, il y a une grande porosité entre les événements, entre les systèmes, et Simon est pris dans cette lame de fond. Parce que c'est une lame de fond que la Shoah a introduite, tout comme ce que la société industrielle a provoqué au sein de l'humanité. La Shoah, c'est quand même un produit du monde industriel: ça ne tombe pas du ciel!»

Parmi les vestiges encore visibles de ce lourd héritage imprégnant notre présent, et celui du film, il y a cette contamination du langage, dont l'une des formes se nomme le politiquement correct. À ce sujet, Elisabeth Perceval est intarissable. «Jacques Derrida disait que le nazisme, c'est aussi le meurtre de la langue allemande. C'est important à noter parce que la domination d'une idéologie passe toujours par la transformation de la langue. Ça s'entend aujourd'hui à la radio, à la télévision, chez les présentateurs et les hommes politiques: ils ont tous un langage masqué. Cela crée une distorsion entre la réalité exprimée et les mots que l'on emploie pour parler de cette réalité. Par exemple, le terme "SDF", qui signifie sans domicile fixe, qu'est-ce que ça veut dire? Apparu depuis une quinzaine d'années, il masque une situation de détresse, de chômage. On utilise des termes techniques comme si les problèmes de l'humain étaient des problèmes techniques: quand des régions entières sont dévastées par le chômage, ce n'est pas la technique qui va arranger ça. C'est pourquoi La Question humaine parle aussi du langage comme moyen de propagande.»

Le personnage de Simon, dont l'un des exploits fut la gestion d'un licenciement massif, semblait la personne toute désignée pour neutraliser un patron embarrassant. Sa rapacité pourrait être perçue comme une critique de la mentalité parfois intraitable des jeunes cadres dynamiques, ces «golden boys» au sourire carnassier. Elisabeth Perceval nuance la perception que l'on pourrait avoir du film. «Ce n'est pas tant une critique des "golden boys" qu'une critique du système qui forme une armée de "golden boys". Je n'ai pas de regard critique sur ces jeunes cadres qui, dans le film, sont tous de vrais cadres ou des étudiants de HEC.» Et qui ont joué le jeu de bonne grâce, précise Nicolas Klotz. «Ces amoureux du libéralisme, ajoute Perceval, sont pris dans un engrenage, dans une machine où la compétition est implacable. Je ne dirais pas qu'ils sont les victimes parce qu'ils sont aussi les exécuteurs de tout ça. En même temps, je crois que c'est le système qu'il est beaucoup plus intéressant d'examiner à travers ces formes-là.»

Le héros de La Question humaine risque davantage de les rebuter que de les séduire car, pour Nicolas Klotz, il s'agit d'évoquer à travers lui l'Histoire comme une forme d'envoûtement et de montrer un homme froid et neutre faisant «l'apprentissage de la douleur». Et non pas du succès à tout prix...

Le film prendra l'affiche à Montréal le vendredi 11 janvier.

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo