Un oeuf lancé du haut d'une tour...

Soy Cuba est l'un de ces films-phénomènes ayant connu deux destins, l'un d'infamie, l'autre de triomphe. Première coproduction entre Cuba et l'Union soviétique, ce film en noir et blanc, qui apposait une esthétique réaliste soviétique sur les réalités cubaines, avait été un échec cuisant en 1964, tant à Cuba (où la population ne se reconnaissait guère dans le ton héroïque, jugé pompeux) qu'à Moscou (où les segments olé olé de la période américaine choquaient les Russes). Ce qui devait être un hymne au communisme et à la révolution lancé sur la planète s'écrasa comme un oeuf lancé du haut d'une tour.

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Soy Cuba
Réalisation: Mikhail Kalatozof. Scénario: Enrique Pineda Barnet, Yevgenuu Yevtushenko. Avec Luz María Collazo, José Gallardo, Raoúl García, Sergio Corrieri, Jean Bouise, Celia Rodriguez, Images: Sergeï Urusevsky. Musique: Carlos Faribias. Monteur: N. Glagoleva. V.o. espagnole, s.-t. français). Russie-Cuba (1964).
Suivi du documentaire Le Mammouth sibérien. Réalisation: Vicente Ferraz et Isabel Martinez Artavia. (v.o. espagnole et portugaise, s.-t. français, 2005). Au Cinéma du Parc, jusqu'au 7 janvier.
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Au début des années 60, alors que la révolution cubaine fleurissait dans l'allégresse, une équipe soviétique dirigée par Mikhail Kalatozov (le cinéaste de Quand passent les cigognes) était venue tourner ce film de propagande sur l'île de Fidel. Deux ans et demi de tournage avec une histoire en quatre segments (sur une prostituée, un paysan exploité, un étudiant révolté et un guérillero), démarrant au temps où La Havane était le bordel de l'Amérique et se poursuivant jusqu'à la révolution des barbus.

À l'arrivée en salle, c'est le bide. Ce n'est qu'en 1992, au Festival de Telluride, que le film, admiré par Scorsese et Coppola, puis dûment restauré, connut une seconde vie et un accueil critique enthousiaste.

Rarement montré ici, Soy Cuba mérite qu'on se précipite à sa rencontre. Ne serait-ce qu'afin d'admirer les images spectaculaires de Sergei Urusevsky, ses incroyables plans-séquences, ses cadrages prodigieux, ses scènes d'anthologie (l'ouverture dans les quartiers pauvres, la scène de l'enterrement d'un étudiant assassiné, la descente des étages d'un hôtel avec plongée dans une piscine remplie de starlettes, etc.). La virtuosité technique, qui n'est pas sans rappeler la patte d'Eisenstein, au dire de certains trop présente et écrasant le propos du film, constitue une source d'éblouissement.

Ceux qui connaissent La Havane la redécouvrent en ses heures de gloire, sans les édifices délabrés, sans le désenchantement. Le tout sur fond de message de propagande avec souffle épique révolutionnaire. «Hallucination d'inspiration soviétique», comme le constatait avec justesse un journaliste du Monde, deux sensibilités nationales s'y superposent sans se comprendre, d'où la réception houleuse des années 60. Vrai ovni politique doublé d'un chef-d'oeuvre de maîtrise cinématographique. Bref, un must!

Le film est présenté en programme double avec le documentaire (très instructif et éclairant) Le Mammouth sibérien, des Brésiliens Vicente Ferraz et Isabel Martinez Artavia. Ils ont retrouvé des artisans du film et remonté le cours de cette saga d'un classique hué, retrouvé, loué des décennies après sa sortie. Car, par-delà ce portrait de la révolution cubaine, c'est l'aventure de la guerre froide et des liens entre l'Union soviétique et la patrie de Castro qui s'y redessine, en rouvrant à pleines images d'anthologie et à plein commentaire pur soviet un vrai pan d'histoire.

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