Aki Kaurismäki à Cannes - L’ours au Palais

Cannes — Il a le sens du spectacle, le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, et l’art du geste drôle qui laisse son monde baba. Précisons qu’avant toute conférence de presse, la voix insistante du meneur de débat prie la faune médiatique d’éteindre ses portables (ou cellulaires, comme on dit chez nous). Omniprésents à Cannes, ces portables-là. Tout festivalier digne de ce nom arpente les corridors en monologuant dans son téléphone. Mais il faut bien se résoudre à les éteindre le temps d’un film ou d’une entrevue. C’est pourtant celui de Kaurismäki, perché sur sa tribune, qui a sonné en pleine conférence. Qu’à cela ne tienne: le cinéaste l’a envoyé se fracasser par terre, où la petite sonnerie imperturbable a persisté malgré le choc. Une bonne âme a fini par museler l’appareil. «Voilà pour ma réputation», a servi Kaurismäki en guise d’explication.

Il offre à la ronde ce qu’on attend de lui, soit une contre-performance, refusant d’avouer s’il enfilera ou non un smoking pour sa montée des marches. Et ne comptez pas sur Kaurismäki pour servir un petit couplet convenu sur «la joie d’être à Cannes parmi vous». La question le fait grimacer. Il la tasse comme une mouche trop collante.
Manifestement aviné (il l’est toujours, semble-t-il), une cigarette collée en permanence au bec, habillé à la va-comme-je-te-pousse, il a une dégaine de Gainsbourg au bord du naufrage, voguant entre autodérision et pudeur. À peu près tout le monde à Cannes joue le jeu de la politesse et des bonnes manières (même Woody Allen a fait ce qu’il a pu), mais que serait la Croisette sans quelques rebelles de service pour cracher dans la soupe? On comprendra que les rencontres avec Kaurismäki sont parmi les plus courues ici. L’ours est un des princes du Palais.
Il est l’étonnant, le coloré et brillant cinéaste de Leningrad Cowboys Go America, d’Au loin s’en vont les nuages (jadis en compétition à Cannes) et de La Fille aux allumettes, mais aussi du film Juha, qui renouait avec la première tradition du cinéma muet. Réputé brouillon, ininterviewable (il refuse de répondre à la plupart des questions et envoie balader tout ce qui bouge), il est pourtant celui qui a impressionné la galerie hier avec un des films les plus achevés de la compétition: L’Homme sans passé, une oeuvre de rigueur, émouvante et très belle. En un savant mélange de tendresse et de burlesque, il y raconte l’histoire d’un homme battu à mort, survivant amnésique parmi les parias des baraques de fortune et des terrains vagues, qui s’éprend d’une femme et recommence sa vie. Le film constitue une leçon de cinéma tissée de silences et d’exigence, portée par la performance de Markku Peltola et de Kati Outinen.
Difficile de croire qu’il n’y a eu qu’une seule prise pour chaque scène de L’Homme sans passé, puisque telle est la méthode Kaurismäki. Celui-ci empêche même les comédiens de répéter et ne leur donne en général leurs répliques qu’à la dernière minute. «Les répétitions nuisent à la fraîcheur du jeu, alors on communique après le tournage, quand il est trop tard pour changer quoi que ce soit.» L’ours déclare avoir si peu d’argent pour faire ses films que la prise unique lui facilite l’existence de toute façon.
Si le réalisateur finlandais aime tant camper les marginaux, les exclus, les sans-grade, c’est qu’il se considère lui-même passé de l’autre côté de tous les miroirs.
«Cette histoire est une pauvre imitation de la vie, car la réalité est bien plus sombre que mon film. J’ai mis un happy end pour ne pas ajouter de désespoir en un monde qui en compte suffisamment comme ça. Les gens vivent dans l’illusion du bonheur collectif. Moi, je suis conscient de ma profonde tristesse. Dans une autre vie, j’aurais été acteur... dans un film de Walt Disney», ironise-t-il.
Qu’est-ce que le cinéma, pour lui? «On commence avec un homme et une femme, on enlève le mur. On ajoute de l’ombre et de la lumière. On enlève le mur et on obtient le film parfait.»
Le directeur photo de Kaurismäki, Timo Salminen, vient expliquer que cette impression d’irréalité dégagée par tous ses films naît en partie d’un travail sur la lumière, avec accent mis sur des couleurs brillantes et artificielles qui égarent les repères de l’oeil.
Sans Kaurismäki, on n’entendrait pas souvent parler finnois à Cannes. «D’ailleurs, la Finlande, qui s’en soucie?, demande-t-il. Nous avons si peu de pouvoir au Parlement européen, comment pourrions-nous parler une langue aussi sophistiquée que le français?» Célébré à l’étranger, le cinéaste (également producteur) n’est pas prophète en son pays, où L’Homme sans passé a connu une carrière désastreuse en salle.
Ici, du moins, son étoile brille. Il avait d’ailleurs une double raison d’être à Cannes parmi nous. Non seulement il concourait en compétition, il a aussi réalisé un des segments de Ten Minutes Older (présenté hors concours), film à sketchs auquel ont également participé Wim Wenders, Spike Lee, Werner Herzog, Jim Jarmusch, Chen Kaige et Victor Erice. Chaque cinéaste improvisait sur le thème du temps. Étonnant exercice, inégal, comme il se doit, où fictions et documentaires se côtoient. Celui de Wenders, campé sur une route du Nevada où un type frappé de surdose voit le temps s’étirer et la réalité se déformer, m’est apparu particulièrement réussi. Mais Kaurismäki, à travers le sien, qui réunit les deux acteurs de L’Homme sans passé, semblait livrer un écho émouvant à son long métrage. Même pauvreté des protagonistes sur fond de poésie amoureuse qui sauve la vie et l’illumine. Un homme y lâche tout pour se marier et partir travailler en Sibérie dans les champs pétroliers. La vie bascule, avec l’amour au bout. Eh oui: il y a de l’espoir dans les derniers films de Kaurismäki. À l’écouter parler du fond de sa dépression chronique, on comprend qu’il en offre au public par pure courtoisie, sans trop y croire. Mais après tout, le cinéma n’est-il pas un marchand de rêves?