Festival de Cannes - Jack Nicholson est de retour

Cannes — Jack Nicholson, en bon acteur hollywoodien collé au mythe qu'il incarne, ne saurait quitter ses lunettes noires à l'intérieur du palais des Festivals. Toutes dents carnivores dehors pour le sourire aux photographes qui crient «Jack! Jack! Jack!», histoire de mieux attirer son regard, il joue de sa propre icône comme un jongleur. Le Festival de Cannes, il le connaît par coeur, ne se fait guère prier pour revenir ici d'un film à l'autre, pour ressortir ses dents, son aisance, son verbe facile, pour enfiler son smoking. Quel rôle amusant, après tout!

Il n'est pas du genre à trébucher sur les marches, et s'il s'y risquait, l'acteur de Vol au-dessus d'un nid de coucou, de Chinatown et de Shining tournerait l'incident à son profit pour faire rigoler le parterre. Star, il l'est. Star, il joue à l'être. Chez lui comme partout, Nicholson est réputé pour son aisance devant ses fans. «Pourquoi faudrait-il vivre ce type de relation-là dans l'ennui?, demande-t-il. Amusons-nous avec le phénomène.»


«Cannes signifie beaucoup pour moi, déclare l'acteur. J'y retrouve tout le milieu du cinéma. À l'époque d'Easy Rider, c'était pas mal plus rock'n'roll qu'aujourd'hui, moins smoking. Désormais, il faut que je me lève à l'aube pour pouvoir me balader sur la Croisette... mais je le fais encore.»


L'an dernier, pour The Pledge de Sean Penn, film dans lequel il interprétait le rôle principal, Nicholson, pris dans la psychose d'une grève appréhendée des acteurs américains, n'avait pas pu se libérer pour accompagner le film. Cruelle défection aux yeux de ses admirateurs. Cette fois, il accourt.


Le voici au côté d'Alexander Payne, cinéaste américain dont la comédie satirique About Schmidt a les honneurs de la compétition. Payne avait déjà réalisé Election (L'Arriviste) et Citizen Ruth. Ce jeune réalisateur originaire du Nebraska situe tous ses films dans cette région perdue du Midwest, refusant d'épouser les codes et les décors d'Hollywood.


À travers About Schmidt, Nicholson semble métamorphosé en cadre d'une maison d'assurances privé de repères. Il prend sa retraite à son grand désespoir, perd sa femme à cause d'une attaque imprévue, voit sa fille chérie préparer son mariage avec un type qu'il juge minable, prend la route et essaie de redonner un sens à sa vie, sans y parvenir.


Comment entrer dans la peau d'un personnage en oubliant d'être Jack Nicholson? «Au début de ma carrière, je ne savais pas qui j'étais, ce qui réglait la question, répond-il. Aujourd'hui, ça m'intéresse d'entrer dans la tête d'un homme ordinaire. Qui est le vrai Jack Nicholson, de toute façon?»


Le film, qui démarre sur les chapeaux de roues, repose sur les épaules de Nicholson, ici vieilli, triste, en homme ordinaire dépossédé de tout, qu'il campe avec brio, se renouvelant au passage. Le film repose aussi sur les épaules de Kathy Bates, remarquable en espèce de hippie généreuse et extravertie. La scène où elle se glisse nue auprès de Nicholson dans un bain-tourbillon exigeait de la rondouillarde interprète un cran d'enfer. Elle en a. Pas de problème. Cela étant, malgré de grands moments tendres ou comiques, des prouesses d'acteurs et quelques trouvailles de mise en scène, notamment une introduction avec arrêt sur image vraiment désopilante, About Schmidt m'est apparu déparé par des longueurs, en équilibre instable entre émotion et satire. Ce qui ne l'a pas empêché d'être chaudement applaudi ici. Il faut dire que les festivaliers sont fatigués et réclament qu'on les délasse.


«L'histoire de mon film entremêle un scénario que j'ai écrit il y a dix ans et le roman de Louis Begley, About Schmidt», explique Alexander Payne. «Comment fais-je pour sauter du pathos à la comédie? Tout cela est un processus instinctif, mais je sais que le fait d'avoir mis en scène Nicholson, qui s'est totalement investi dans l'aventure, a fait de moi un meilleur cinéaste.»


En tout cas, Nicholson se montre ravi de sa performance. Quand il a lu le scénario, il s'est quand même inquiété du fait que son personnage prenait sa retraite et se faisait offrir le traditionnel party d'adieu au bureau, comme l'homme qu'il venait d'incarner dans The Pledge. Et il a demandé au cinéaste s'il pouvait changer ça. Payne a répondu par un non sonore.


«Ce qui m'intéresse, c'est me renouveler, précise l'acteur, découvrir l'esprit de mon personnage et m'y mouler complètement. Sinon, mon métier ne serait pas amusant du tout. Le danger, pour un acteur, c'est d'être happé par le succès et de se répéter. Je suis perfectionniste, avec les inconvénients que ce trait de caractère comporte. Quand on travaille dans un film de série B — je l'ai fait —, on doit vivre avec ça toute sa vie, car c'est le film qui subsiste en bout de parcours. L'acteur n'est qu'un instrument. Alexander Payne m'a apporté un nouveau défi. J'étais ravi.»


Tout de même... En découvrant au scénario la vie de cet être misérable qui a toujours détesté son épouse, pour qui rien ne va plus, l'acteur s'est d'abord demandé: «Qui a envie d'être cet homme-là? Une vie ratée, c'est pire qu'un drame!» Puis, il a plongé en lui, modifié sa coiffure, pris du poids, investi la banalité d'un autre. C'était parti. Le morceau de bravoure du film, cette scène où Kathy Bates se dénude devant lui, l'a laissé soufflé. «À sa place, je crois que je serais mort. Ce n'était guère flatteur pour elle. Alors, je l'ai admirée d'abandonner toute réserve. Une grande actrice, c'est ça.»


«J'ai eu la chance d'arriver très jeune à Hollywood», conclut Nicholson, puis d'avoir joué pour John Huston et Antonioni, pour plusieurs grands cinéastes. «Avec des créateurs qui sont forts et qui refusent de faire des films préenregistrés, tout est possible. Même d'évoluer comme acteur à chaque âge de sa vie.»