Une touchante mosaïque d'infinies solitudes

Continental, un film sans fusil, qui se veut une oeuvre sur les liens entre les êtres de solitude, aborde aussi leur mystère. Ici, la comédienne Marie-Ginette Guay, dans le rôle de l’épouse dont le mari a disparu.
Photo: Continental, un film sans fusil, qui se veut une oeuvre sur les liens entre les êtres de solitude, aborde aussi leur mystère. Ici, la comédienne Marie-Ginette Guay, dans le rôle de l’épouse dont le mari a disparu.

Certainement le film hors normes de l'automne, l'objet cinématographique qui dépasse de toutes les cases dans lesquelles on tente de l'enfermer. Tant mieux! Stéphane Lafleur, une des têtes fondatrices du mouvement Kino, lance ici ce film insolite primé à Toronto et à Namur, qui s'élance sur nos rives cinématographiques avec des codes et des contraintes, tous ces plans fixes par exemple, l'absence de musique, et cette esthétique automnale où l'ombre masque le soleil.

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Continental, un film sans fusil
Réalisation et scénario: Stéphane Lafleur. Avec: Gilbert Sicotte,
Marie-Ginette Guay, Réal Bossé, Fanny Mallette, Dominique Quesnel, Caroline Gendron, Marie Brassard. Image: Sara Mishara. Montage: Sophie Leblond.
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On retrouve une certaine parenté avec États nordiques de Denis Côté et Mémoires affectives de Francis Leclerc, côté mythologie de la forêt, désespoir en marche, urgence cinématographique. Continental... vise une large audience que le film déconcertera, tout en la nourrissant. À la fois comédie et drame, tissant les destins de quatre personnages principaux dans un no man's land banlieusard, le film braque sa caméra sur des personnages qui semblent surgis du hasard mais sont reliés par un fil conducteur: la disparition d'un homme évanoui dans la forêt.

Son épouse perdue (Marie-Ginette Guay) multiplie les appels de détresse. Dans un motel du coin, une jeune réceptionniste (Fanny Mallette) rêve d'amour et reluque un client (Réal Bossé), vendeur d'assurances, dont le ménage vacille. Quant à Marcel (Gilbert Sicotte), joueur compulsif à l'aube d'une vieillesse qui le terrifie, il n'hésite pas à utiliser la détresse des autres pour s'offrir un second départ.

Certains gags sont très drôles, mais le rire grince et trouble toujours. Les histoires entourant le dentier qui guette l'avenir du personnage de Marcel sont désopilantes, avec la tristesse du vieillissement en fond de décor. L'épisode d'un couple qui cherche un regard pour contempler ses ébats est aussi amusant que pathétique. Les avances de la jeune réceptionniste constituent des fragments de tendresse brisée. Le coup de fil qu'elle passe à une compagnie de pop corn pour la féliciter de la qualité de son produit amuse et témoigne à la fois de son infinie solitude...

L'excellente direction d'acteurs — Sicotte est particulièrement émouvant — et le sens du rythme dans ses fragments comiques sont de vrais atouts de Continental... L'ouverture et la finale, collées à la symbolique inquiétante et initiatique de la forêt, apportent un cachet insolite à ces mosaïques. La présence des sons au milieu du silence de ces solitudes ajoute au climat d'angoisse, tapi sous les rires. L'esthétique d'obscurité, en automne, souvent la nuit, crée un brouillard supplémentaire.

Le film est bien tissé mais avec des fils lâches, des trous ici et là, un flou tantôt artistique, tantôt juste flou, d'où d'autres histoires (inexistantes) pourraient surgir, et qui s'interrompent parfois de façon trop abrupte (telle l'aventure d'un bébé échappé, sans ligne de chute). Continental..., qui se veut une oeuvre sur les liens entre les êtres de solitude, aborde aussi leur mystère. Car Stéphane Lafleur n'offrira jamais de réponses définitives à ces destins entrevus, qui s'estompent dans le noir. La beauté du film, c'est d'avoir su capter avec finesse et humour des êtres en crise, dont la détresse se répercute sur celle des autres, en une mise en abîme qui culmine sur un vertige.

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