Sous haute tension

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Dans Le Ring, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, le quartier Hochelaga-Maisonneuve prend vie devant la caméra, à travers ses ruelles, ses recoins coupe-gorge, ses logements décrépits, ses terrains vagues à l’ombre du pont Jacques
Photo: source christal films Dans Le Ring, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, le quartier Hochelaga-Maisonneuve prend vie devant la caméra, à travers ses ruelles, ses recoins coupe-gorge, ses logements décrépits, ses terrains vagues à l’ombre du pont Jacques

Premier long métrage d'Anaïs Barbeau-Lavalette, Le Ring relève du tour de force. Cette oeuvre courageuse a trouvé un ton juste pour témoigner d'un milieu difficile, violent, désespéré. Après s'être beaucoup impliquée comme bénévole dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve et avoir réalisé un segment de documentaire dans ce milieu, la jeune cinéaste connaissait bien l'univers qu'elle brosse ici. Car cette dureté est omniprésente tout au long du Ring, sans vraies plages de tendresse pour apaiser la tension. Cette fiction prend son sujet à bras-le-corps sans lui chercher d'échappatoire, sans concessions, mais avec une tendresse pour des personnages que la réalisatrice ne juge jamais.

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Le Ring
Réalisation: Anaïs Barbeau-Lavalette. Scénario: Renée Beaulieu. Avec Maxime Desjardins-Tremblay, Maxime Dumontier, Julianne Côté, Jason Roy-Léveillé, Jean-François Casabonne, Stéphane Demers, Suzanne Lemoine, René-Daniel Dubois. Image: Philippe Lavalette. Musique: Catherine Major. Montage: Carina Baccanale.
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Le Ring suit un jeune garçon (remarquable Maxime Desjardins-Tremblay) dans sa famille dysfonctionnelle: mère démissionnaire et prostituée, père dépassé par les événements, frère aîné criminel, soeur aspirée par la trajectoire de sa mère, etc.

Tout repose sur les épaules de Jessy, par la grâce de cet acteur-né qu'est le jeune Maxime, dont les yeux traduisent chaque état d'âme. La caméra le capte très souvent en gros plan, roulant sur sa bicyclette ou dans les gradins devant ses héros lutteurs, sport défouloir dont les icônes glorieuses sont des figures bien campées du théâtre urbain. Éternels gagnants et non moins éternels perdants suivent les directives du maître de jeu, gérant sans état d'âme (René-Daniel Dubois, convaincant).

Maxime Desjardins-Tremblay constitue la révélation du film, et on comprend que la cinéaste se soit montrée fascinée par le charisme qu'il dégage, même s'il occupe à peu près tout le devant de la scène. Son jeu rappelle un peu celui du jeune Allessandro Morace dans le merveilleux Libero de l'Italien Kim Rossi Stuart.

Les images de Philippe Lavalette sont vraiment très belles, la musique de Catherine Major, tout en finesse, et le quartier Hochelaga-Maisonneuve prend vie devant la caméra, à travers ses ruelles, ses recoins coupe-gorge, ses logements décrépits, ses terrains vagues à l'ombre du pont Jacques-Cartier, royaume d'un sans-abri, lutteur à ses heures, interprété avec sensibilité par Jean-François Casabonne. Quant aux scènes de lutte, avec leur poids d'allégories sur l'existence, elles s'insèrent avec intelligence et couleur dans le parcours, ajoutant même des touches surréelles au film.

Une des grandes forces du Ring est d'avoir évité le ton misérabiliste, à une exception près: la mort du chien, trop appuyée. Le quotidien du jeune garçon suffit à dépeindre la misère sociale sans lui ajouter de pathos.

Ce premier long métrage possède ses faiblesses. Le scénario paraît assez linéaire, sans véritable montée dramatique, quoique le but de la cinéaste ait été justement de capter un univers au jour le jour. Certains personnages secondaires sont vite esquissés. Le parti pris de ne pas présenter la mère de face, la reléguant à l'ombre qu'elle constitue pour ses enfants, se défend, mais on aurait envie de voir davantage ce père faible, bien joué par Stéphane Demers mais en manque de scènes marquantes. Même carence pour le frère aîné (Maxime Dumontier), bandit à la petite semaine, trop peu défini, qui nous vaut pourtant une scène belle et pudique en prison. L'enfant que Jessy et sa soeur traînent partout, et qui gazouille sans jamais protester, demeure complètement en plan.

Mais la force, la justesse du ton, l'admirable interprétation de Maxime Desjardins-Tremblay font du Ring une oeuvre sous haute tension, qui révèle un vrai regard de cinéaste à suivre: celui d'Anaïs Barbeau-Lavalette, dont la belle carrière s'amorce ici.