Au carrefour des coïncidences

Dans Reservation Road, Joaquin Phoenix et Jennifer Connelly interprètent des parents dont le fils est fauché par un chauffard.
Photo: Dans Reservation Road, Joaquin Phoenix et Jennifer Connelly interprètent des parents dont le fils est fauché par un chauffard.

Après l'histoire d'un génocide, celle d'un «hit and run»? L'écart semble immense pour le Britannique Terry George entre Hotel Rwanda et Reservation Road, une adaptation du roman de John Burnham Schwartz qu'il signe avec le réalisateur. Le premier décrit le courage d'un gérant d'hôtel d'origine hutue qui a sauvé près d'un millier de Tutsis du massacre tandis que le second scrute l'ardent désir de vengeance d'un professeur, témoin de la mort de son fils fauché par un chauffard. Et comme pour souligner la différence de proportions dans la souffrance, le père endeuillé assiste à un échange entre ses élèves sur le confort douillet des États-Unis, où les malheurs se vivent plus facilement que dans des contrées pauvres et lointaines...

Cela ne risque pas de consoler Ethan (Joaquin Phoenix), hanté par ce soir fatidique où son fils Josh a été happé par une voiture lors d'un arrêt à une station-service. Il a pu identifier le modèle du véhicule, alors que l'image du chauffeur demeure floue. Contrairement à son épouse Grace (Jennifer Connelly), et même à sa fille, Ethan alimente une rage qui l'empêche de faire son deuil.

De son côté, Dwight (Mark Ruffalo), le conducteur irresponsable, cultive plutôt les remords pour avoir pris la fuite; comme avocat, il connaît les conséquences de ce crime, mais l'idée de quitter son fils, dont il partage la garde avec son ex-conjointe Ruth (Mira Sorvino), a pris le dessus sur la logique, et la justice. Dans ce secteur bucolique de l'État du Connecticut, où visiblement les six degrés de séparation devraient se réduire à trois, Ethan, exaspéré devant la lenteur des recherches policières, décide de mener sa propre enquête et d'engager un avocat: nul autre que Dwight...

Hasards ou coïncidences, dirait Claude Lelouch. Et il serait sans doute envieux de tous les autres qui se bousculent dans Reservation Road, au point parfois de défier toute logique. Bien que le récit se déroule dans un milieu tricoté serré, l'accumulation de ces liens quasi incestueux entre les personnages finit par devenir plus embarrassante que surprenante. On ne serait pourtant pas aussi pointilleux si la démonstration affichait davantage de nuances plutôt que de céder aux sirènes du simplisme.

Bien que l'on sente une nette volonté de la part de Terry George à vouloir jouer les moralistes — en cette époque d'intolérance générée par les événements tragiques de septembre 2001, la vengeance est un poison, pas une solution —, sa thèse est défendue par des figures tourmentées, certes, mais dont l'évolution, timide, use notre patience. En fait, le cinéaste oppose le ressentiment de l'un et la culpabilité de l'autre dans un perpétuel jeu de miroirs, et plusieurs effets de montage (souvent un simple geste d'Ethan que prolonge Dwight dans la scène suivante) donnent à son film des allures de démonstration mathématique. Où se cachent alors l'humanité et la détresse?

Elles se trouvent, heureusement, dans l'intensité de deux acteurs qui n'ont que peu à faire pour jouer les ténébreux, Joaquin Phoenix et Mark Ruffalo. Et il fallait autant de talent que de modestie à Jennifer Connelly et Mira Sorvino pour s'effacer si souvent bien qu'elles illuminent les scènes où elles apparaissent. Cette distribution prestigieuse n'arrive toutefois pas à nous attirer bien longtemps dans ce triste carrefour

des coïncidences.

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Collaborateur du Devoir

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Reservation Road (v.f.: Au bout de la route)

Réalisation: Terry George. Scénario: Terry George et John Burnham Schwartz, d'après son roman. Avec Joaquin Phoenix, Mark Ruffalo, Jennifer Connelly, Mira Sorvino. Image: John Lindley. Montage: Naomi Geraghty. Musique: Mark Isham. États-Unis, 2007, 102 min.

* V.o.: AMC Forum.

* V.f.: Quartier latin.

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