David Cronenberg présente Spider à Cannes - Le retourd'un enfant terrible

Cannes — La dernière fois que David Cronenberg a mis les pieds à Cannes, c'était il y a trois ans, comme président du jury. Toute une aventure! Son palmarès avec palme d'or à Rosetta et prix multiples à L'Humanité avait créé un émoi historique qui secoue encore la Croisette. En 1996, son film Crash, présenté en compétition, fut celui par lequel le scandale arriva: huées, hurlements de révolte, mise au pilori du cinéaste. Le pimenté Crash choqua ferme et fut lancé ici dans le bruit et la fureur avant de récolter le prix du jury, controversé lui aussi, comme il se doit.

Il a les nerfs solides, David Cronenberg, même s'il se révolte encore contre les interprétations prêtées à son palmarès de 1999. «Nous avons jugé les films en totale honnêteté et dans un vrai processus démocratique, dit-il. Je ne comprends toujours pas le brouhaha soulevé par nos choix.» Après tous ces couteaux assassins lancés dans sa direction, le réalisateur canadien le plus dérangeant de la planète Cannes se mourait quand même de voir son film Spider concourir ici. Il lança d'ailleurs des cris de joie quand on lui apprit qu'il était retenu.


Maso ou bon joueur? «C'est sûr qu'on désire tous la palme d'or, dit-il, mais être sélectionné parmi les 22 concurrents en lice est déjà énorme. Des journalistes de tous les coins du monde couvrent ton film s'il est en compétition. Ça lui donne une vitrine extraordinaire. Je n'avais pas les raisons d'Egoyan d'éviter la compétition. C'est le film le plus politique qu'il fera sans doute jamais dans sa vie. Rien de tel avec mon Spider.»


Cannes est un drôle d'univers, pétri de contradictions. À pleines affiches sur la Croisette (grande artère fort pute, à genoux devant les grosses productions américaines) et même sur des voitures peintes, c'est le film Spiderman (dont la sortie française est prévue pour la mi-juin) qui est annoncé partout. Revanche de la cinéphilie: le Spider de Cronenberg, de son côté, a les honneurs du Palais. Araignée pour araignée, la sienne apparaît la plus intéressante des deux. La machine à rumeurs veut qu'une dispute avec Sharon Stone à l'heure où Cronenberg pensait porter à l'écran Basic Instinct 2 lui nuise au palmarès. Après tout, Sharon Stone est jurée. Mais la blonde actrice s'est défendue, en conférence de presse, de ruminer de noires intentions à son endroit. On verra bien.


Autant vous dire tout de suite que le Spider en question, adapté du roman de Patrick McGrath par McGrath lui-même, est presque aux antipodes du cinéma habituel de Cronenberg, rempli d'êtres rampants et de mutations physiques spectaculaires. Un peu comme A Straight Story de David Lynch nous sembla à l'opposé de son style flamboyant. Avec des thèmes chers à son coeur pourtant, soit la folie et le délire, Cronenberg nous a livré une oeuvre presque d'épure, fort peu bavarde, fascinante et très maîtrisée, mais qui connaîtra certainement une carrière commerciale difficile, desservie par sa subtilité même.


Spider, porté par la prestation extraordinaire de Ralph Fiennes en schizophrène sorti de l'asile qui essaie de reconstituer le drame de son enfance, a été entièrement tourné en Angleterre avec des acteurs britanniques. Fiennes est à l'origine du projet. Il voulait tellement ce rôle-là que sa présence à la distribution a convaincu le cinéaste canadien de sauter dans le train. Miranda Richardson y campe trois rôles (la mère, la pute et la patronne d'un foyer d'accueil) pour se métamorphoser littéralement d'un personnage à l'autre. Londres nous est livré dans une pénombre. Pas d'effets spéciaux, une musique lancinante, un rythme lent, et ce jeu intérieur, torturé, de Ralph Fiennes... Étonnant, vraiment, mais pur morceau de style!


«Certains diront que ce film est complètement différent de mon oeuvre habituelle, mais ils ont tort», rétorque Cronenberg en se déclarant un grand incompris. «Les critiques recherchent l'archétype de votre signature alors que chaque film possède son propre langage mais se nourrit des ingrédients qui ont parsemé vos oeuvres précédentes. On m'avait fait les mêmes commentaires à l'époque pour Dead Zone: trop d'émotions, pas assez d'effets spéciaux, etc. Je ne recherche pas une recette mais une écoute. Cela dit, je vois une filiation entre Spider et mon The Fly.»


Ceux qui ont lu Spider avant de voir le film se sont étonnés hier devant l'absence d'effets spéciaux, araignées et compagnie, pourtant déjà inscrits dans le roman et propres à inspirer le cinéaste de Naked Lunch. «Dans la première version du scénario de Patrick McGrath, les hallucinations du héros et le sang surgissant de partout étaient présents, rétorque Cronenberg. Mon travail a été un travail de soustraction. Je me suis demandé: pourquoi ne pas rendre ces effets à travers le jeu des acteurs?»


S'avouant inspiré par la pureté d'expression de Samuel Beckett mais aussi par Kafka et son univers de métamorphoses, Cronenberg a voulu faire acte de création plutôt qu'oeuvre clinique sur les symptômes de la schizophrénie, même si McGrath, au départ, fit des recherches pour demeurer collé aux manifestations particulières de cette maladie mentale. «C'est un univers très freudien que celui de Spider. On est toujours traumatisé quand on découvre, comme le personnage dans son enfance, la sexualité de ses parents. Ce trouble constitue le pivot du film.»


David Cronenberg se déclare cinéaste purement canadien, voire purement ontarien et purement torontois. «Mais comment vivre dans ce siècle sans être aussi entièrement international?, demande-t-il. Les nouvelles technologies, les médias nous entraînent dans toutes les directions. Le fait que mon film se déroule en Angleterre ne le rend pas moins canadien pour autant. Je suis de chez moi et de partout.» Il est un peu de Cannes aussi. Et la Croisette adore chouchouter ses enfants terribles. Porté par les fracas de sa trajectoire cannoise, Cronenberg a gagné ici le statut de légende. Il en rit. Il est heureux de revenir, et tous les journalistes se ruent sur lui. Ce festival adore qu'on lui brasse la cage, tout compte fait.