Télévision - Malle dans le rétroviseur

J'aime Louis Malle comme quelqu'un qui est toujours là, dont on oublie, à force d'habitude, la présence, mais dont l'absence serait plus visible encore. Je l'aime parce qu'il est un des cinéastes dont les films ont buriné en moi, au-delà des merveilleux souvenirs de climats, des images de cinéma précises. Des images que j'ai retrouvées, tel un inventaire conçu exprès pour moi, dans Louis Malle: un cinéaste français, documentaire coproduit par Arte et la BBC, que Artv présente samedi dans le cadre d'un Thema complété par la rediffusion des Amants.

Ces images dont je me rappelle sont pour la plupart d'une poésie étouffée, d'une langueur coupable, souvent d'un érotisme raffiné. Ce sont celles de Jeanne Moreau déambulant sur les Champs-Élysées sur la trompette de Miles Davis dans Ascenseur pour l'échafaud, premier long métrage de fiction du cinéaste (de 25 ans à l'époque), amoureux de sa vedette. Celles, aussi, dans Le Souffle au coeur, de l'adolescent déshabillant sa mère ivre avant de monter avec elle dans son lit. Celle de Susan Sarandon, devant sa fenêtre, aspergeant sa poitrine nue de jus de citron, avant qu'un zoom arrière nous révèle que Burt Lancaster l'admire depuis la fenêtre d'en face. Une scène sublime qui appartient à Atlantic City, un de mes films préférés, sommet dans l'oeuvre américaine de Louis Malle.

Cet excellent documentaire signé Pierre Philippe et Pierre-André Boutang nous raconte la vie du cinéaste à travers les images et les récits de ses films. Pas un seul commentaire (ceux d'Alexandra Stewart, qui fut son épouse, sont très instructifs), pas un seul témoignage (ceux de son biographe Philip French et du dramaturge David Hare) qui ne soit solidement accroché aux films, dont les réalisateurs n'ont abordé ici que les plus significatifs. Exit, donc, My Dinner with André, Crackers, Alamo Bay, tandis que tout un chapitre est consacré à Black Moon, film méconnu que Malle a rêvé comme une symphonie buñuelienne. L'insuccès de ce poème l'a laissé si amer qu'il a choisi de s'exiler aux États-Unis, attiré là-bas par un sujet délicat qui allait se matérialiser en beauté dans Pretty Baby.

Le portrait qu'on nous dresse ici de Louis Malle — décédé en 1995 après avoir complété Vanya on 42nd Street aux États-Unis — est celui d'un homme constamment dans l'action, pétrifié à l'idée que l'ennui puisse l'atteindre. C'est dans ces moments de sombre inquiétude que Malle plongeait dans l'aventure, partant ici réaliser un documentaire à Calcutta, là réunissant les dissemblables Bardot et Moreau pour un Viva Maria! qui n'a pas fait l'unanimité.

Issu de la haute bourgeoisie française, Malle a été élevé dans le giron de sa mère qu'il aimait tendrement, vivait son aventure avec le cinéma comme Truffaut la sienne, c'est-à-dire en y mettant tout ce dont sa vie était dépourvue. Depuis le sommet de l'échelle sociale (Truffaut, ne l'oublions pas, partait du bas), il a observé la vie des siens et celle des autres avec la passion d'un être doué pour le chagrin. À travers ce qu'il décrivait comme des «reconstitutions besogneuses de la réalité», l'auteur de Lacombe Lucien et de Damage explorait les mondes du fantasme, qu'il assoyait dans la réalité crue, et du sentiment, muet dans la sienne. «On ne parle pas de sentiment dans la famille Malle», nous apprend son fils Vincent, qui estime que ce manque a nourri les films de son père, et inversement. Qui pourra jamais oublier la bouleversante scène finale de son dernier chef-d'oeuvre, dans lequel Malle, «réinventant un souvenir de jeunesse» sous l'Occupation, fait dire au directeur de son école, emmené avec quatre enfants juifs par la Gestapo: «Au revoir, les enfants.»

Louis Malle:

un cinéaste français

Samedi, 20h, Artv