Québec sur ordonnance - De troublantes questions sur un Québec très médicamenté

Le journaliste Paul Arcand, réalisateur du documentaire Québec sur ordonnance.
Photo: Annik MH de Carufel Le journaliste Paul Arcand, réalisateur du documentaire Québec sur ordonnance.

Bon an, mal an, le Québécois moyen ingurgite 750 pilules. Ça, c'est sans compter tout ce qu'il achète sans ordonnance à sa pharmacie du coin pour soigner ses petits bobos de tous les jours. Surmédicamenté, le Québec? Certainement, répond tout de go le journaliste Paul Arcand, qui a une fois de plus troqué le micro pour la caméra, le temps d'une incursion dans le club très sélect des entreprises pharmaceutiques. Son film, Québec sur ordonnance, a beau être résolument brouillon, vindicatif et mal ficelé, il a tout de même le mérite de soulever plusieurs questions fondamentales, au premier chef la relation ambiguë qu'entretiennent les médecins et les représentants d'une industrie pharmaceutique aux mains manifestement très longues...

Au-delà de ses défauts techniques, presque navrants tant ils sont nombreux, Québec sur ordonnance frappe en effet fort en soulevant des pans bien cachés de cette relation complexe. Même le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, affiche une surprise non feinte à la caméra de Paul Arcand en apprenant que les représentants des compagnies pharmaceutiques ont accès à un portrait très complet des habitudes de prescription des médecins québécois, gracieuseté de l'IMS Health Canada. Pendant ses recherches, Paul Arcand a en effet mis la main sur un document qui compile toutes les prescriptions faites par les médecins dans une année.

Mieux, ce document est mis à jour tous les trois mois, ce qui permet aux représentants pharmaceutiques de suivre en direct l'évolution de leur opération de charme auprès d'un médecin donné. Armé de ces données, le représentant peut alors corriger le tir si jamais il constate que son médicament n'a pas obtenu la faveur dudit médecin. «Moi, je trouve ça très inquiétant, raconte Paul Arcand, interviewé à quelques heures de la première de son film. D'abord, il est inquiétant qu'un tel outil existe et circule aussi aisément, mais il est aussi très inquiétant de savoir que beaucoup de médecins ignorent jusqu'à l'existence même de ce registre.»

Le problème, c'est que tous les médecins y sont inscrits d'office et ils doivent donc faire une demande formelle pour s'en retirer. Depuis son instauration, en 2001, seuls 10 % des médecins québécois auraient fait une telle demande, ce qui n'est pas sans intriguer, sinon agacer le communicateur bien connu. «Ma question est la suivante. Là, on sait que ça existe. Maintenant, il faudrait se demander quel est l'intérêt d'un médecin qui accepte de se faire cibler comme ça, avec une cote sur la manière dont il travaille? Je pense qu'il faut se questionner et, surtout, les questionner.»

Au cabinet du ministre Couillard, on confirme que certaines données sont en effet colligées par l'IMS, mais seulement par groupes de médecins et non par individu afin justement de garder secrètes les habitudes de prescriptions d'un professionnel. Un médecin peut toutefois réclamer un profil personnalisé qui lui permettra de comparer sa pratique à celle de ses collègues, mais on est encore loin du bottin archidocumenté mis au jour par le journaliste. Pourtant, il existe bel et bien et sert allègrement les intérêts des compagnies, insiste Paul Arcand. «C'est clair que les médecins sont identifiés, que leurs habitudes sont passées au crible et que les compagnies ont ça entre les mains quand leurs représentants vont les rencontrer.»

Plusieurs débats à faire

Selon lui, le rôle que jouent les compagnies sur notre consommation est d'ailleurs énorme et doit absolument faire l'objet d'un débat de fond. «C'est un film qui dit ce qu'il en est maintenant et qui regarde la réalité en face en disant: oui, les enfants sont de plus en plus médicalisés, oui, les gens prennent un nombre grandissant de médicaments, et ce, pendant de plus longues périodes. Mais derrière tout ça, il y a aussi une industrie qui fait tout pour qu'on en prenne toujours plus.»

Le journaliste met au jour plusieurs autres mécanismes qui permettent aux compagnies de vanter leurs produits, souvent très sommairement, ce qui vient considérablement diluer l'impact de son message. N'aurait-il pas mieux valu s'en tenir à quelques points, quitte à revenir sur les autres dans un autre film? «Je ne suis pas d'accord. Il n'y a pas un débat, mais des débats à faire, et c'est que j'ai voulu faire en ratissant aussi large.» À ses yeux, c'est carrément notre rapport même au médicament qui doit être remis en question alors que tous les jours ce sont des centaines de prescriptions qui s'ajoutent à notre bilan national.

Le rôle des antidépresseurs doit impérativement être revu, discuté et mieux documenté, alors que le Québec se prépare à voir cette catégorie de médicaments surpasser les meilleures ventes que constituent les médicaments cardiovasculaires, à l'instar des États-Unis. «Chez les pauvres, un médicament prescrit sur cinq est un psychotrope, alors que les travailleurs et les personnes âgées en consomment beaucoup, mais alors beaucoup moins. La différence est tellement évidente que ça saute aux yeux. Et on se demande pourquoi, sinon pour fuir une réalité, pour se geler et endormir la douleur», fait valoir Paul Arcand.

À son sens, cette statistique est un instantané très puissant de la réalité sociale québécoise. «Dans le fond, c'est quoi l'attitude des gouvernements face à la pauvreté? Ce qui est clair, actuellement, c'est que la médication est une des façons de répondre à ça. Quant à savoir si c'est une réponse qui a de l'allure, une réponse qui est permanente, moi j'ai un sérieux doute.» Le débat est lancé.
7 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 2 octobre 2007 00 h 15

    Il y a les médicaments pour la population et il y a aussi le matériel vendu au gouvernement.

    Que penser du gouvernement qui achètent des glucomètres à $1000 chacun et cela pour toute la province? En passant, le glucomètre sert à mesurer le taux de sucre dans le sang des diabétiques. D'autant plus, selon les dires des professionnels qui auront à l'utiliser : c'est très compliquer, c'est comme un mini ordinateur. Moi qui croyait que l'idéal, c'est la simplicité pour le personnel visé avec de bon résultat à l'analyse des glucomètres. Ma question: Y a-t-il quelqu'un quelque part, au Ministère de la santé, qui va bénéficier d'un poste d'envergure auprès de la compagnie (La compagnie Abbott aurait vendu ces glucomètres au gouvernement) qui a "réussi" à faire cette vente au gouvernement? À moins que tout cela ne soit que rumeur?

  • l poisson - Inscrite 2 octobre 2007 03 h 33

    Pharmaceutiques et cies d'assurances: jeux de ca$h-ca$h

    Les gouvernements québécois, toujours en manque de belles statistiques gonflées aux stéroïdes, sont à genoux devant les pharmaceutiques depuis des décennies.
    Mais comment leur en vouloir quand nos organisations syndicales, par exemple, hésitent à encourager leurs cotisants à consommer des produits génériques via les contrats collectifs d'assurances-médicaments avec Sun Life, Manuvie ou Great-West ?
    Ces assureurs investiront ensuite masivement dans l'industrie pharmaceutique. Quand le prix des pilules augmentera ( pour payer des dépenses de marketting surpassant les frais de recherches scientifiques) le coût des primes d'assurances des syndiqué(e)s augmentera aussi. Et tout le monde avalera sa pilule sans mot dire: "Happy hour" pour nos assureurs et "Bingo" pour les apothicaires.
    La CSN, la FTQ ou la CSQ engraissent ainsi Power Corp, entre autres. Et la Mutuelle-SSQ plutôt que de faire preuve d'originalité emboîte le pas. Comme les Caisses pop face aux banques.
    Pour réaliser partiellement l'assurance-auto, Lise Payette avait recruté Jacques Desmarais à la CSN car cette centrale s'était MOBILISÈE sur cette question. ( Aujourd'hui il en coûte presque plus cher pour assurer au privé la tôle d'une bagnole que le "body" de son propriétaire via la SAAQ.) En matière d'assurances-médicaments, les syndicats devraient avoir honte des conditions que doivent avaler leurs membres qui voguent vers la retraite... Mais n'étant plus alors cotisants, je ne m'étonne pas que nos leaders syndicaux se taisent et laissent la voie libre à MM. Couillard ou Charest à ce chapître.

    D'autre part, 750 pilules par année ça ne tient pas compte d'un autre aspect developpé ce matin même dans Le Devoir par Hugo Latulippe dans son texte "Lulu et les dinosaures" dont voici un long extrait:

    "Je me souviens... de ce vétérinaire très connu dans le milieu qui avait voulu garder l'anonymat lors du tournage de Bacon (appelons-le Alphonse). Alphonse insinuait que ces médicaments vendus sous la pression des compagnies pharmaceutiques aux agriculteurs comme une nécessité absolue assuraient une part du revenu des vétérinaires agricoles, bien plus que la santé des animaux. Alphonse prétendait que ses collègues touchaient une commission sur la vente de pilules, tant et si bien qu'ils avaient tendance à en vendre un peu beaucoup. Trop.

    À l'époque, j'avais décidé de ne pas intégrer cette révélation au film par pudeur. Je trouvais ça trop capoté. Aujourd'hui, les faits sont clairs. Des experts cités dans l'ouvrage des chercheurs de l'UQAM mettent en garde Santé Canada des risques de résidus de médicaments dans le jambon de porcs usinés. Ce qui renforce une autre information transmise par le même vétérinaire que j'avais omise dans le montage final de Bacon. Alphonse disait que de plus en plus de producteurs industriels refusaient de manger ce qu'ils produisent.

    «Pourquoi Alphonse?

    -- Parce qu'ils savent ce qu'ils mettent dedans.»

    Ayant eu vent qu'Alphonse mentionnait publiquement ce genre de détail fâcheux, l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec l'a d'ailleurs radié de la profession."

    P.S.: M Couillard ne vous inquitez pas. La tempête médiatique qui a précédé ce film tourne autour de la personne de M. Arcand et non pas de son sujet, secondaire auprès de notre colonie de chroniqueurs en attente de retours d'ascenceurs. Parlez-en au député de votre ex-comté de Mont-Royal, le frère à Paul... Et de toute façon, argument fatal, la saison du Canadien commence cette semaine, donc on revient aux vrais affaires...sur de la vraie glace avec des vrais patins

  • Gilles Bousquet - Inscrit 2 octobre 2007 06 h 46

    Se r'mettre su'l piton à tous âges

    La chanson populaire le dit bien : Oui mon vieux, y'a rien de mieux pour te r'mettre su'l piton. Les humains ont toujours cherché des "substances" à prendre pour les aider à supporter leur condition amis...faut. comme le suggère Arcand, faire attention.

  • Valdor Lagacé-Gallant - Inscrit 2 octobre 2007 09 h 24

    La naiveté de l' être humain.

    On voit les dégâts causés par le fait de s'être mis dans les mains du pouvoir religieux...

    On voit maintenant les dégâts causés par le fait de se mettre dans les mains du pouvoir médical.

    À un ami qui s'étonnait que je n'aie pas de " pharmacie " pour ranger les médicaments, il m'a fallu lui expliquer que je n'en prenais aucun. Comment pouvais-je bien faire pour vivre ???

    Étirer nos vies bourrés à l'os...

    Alors, pourquoi donner la vie , si c'est pour la confier aux mains opportunistes des autres ?

    Installe t-on des clôtures anti-suicide pour économiser les cobayes ?

    Valdor Lagacé-Gallant

  • andré michaud - Inscrit 2 octobre 2007 09 h 30

    Responsabilité des individus

    Qui au Canada ne sait pas ce qu'il faut faire pour être en santé???? Une bonne alimentation et de l'exercice....On connait tous quels sont les aliments merdiques qui nous rendent malades...et les bons comme les légumes, fruits, céréales à grain entiers...Cependant la paresse la plus crasse domine nos actes. On ne veut pas agir de façon responsable, on blâmel'industrie, le gouverne-maman etc...et on EXIGE une pilule magique. C'est un autre facette de la pensée magigue, comme le référendum magique etc...

    Il faut responsabiliser les citoyens. Au moins un taxe de 10% sur la malbouffe, qui servirait à soigner les irresponsables. Comme pour le principe du "pollueur-payeur" ceux qui bouffent plus de merdique devraient payer plus, car ils seront plus probablement malades et c'est NOUS tous qui paieront pour les irresponsables. Je suis dégoûté de voir que je me comporte de façon plus responsable, mais dois payer pour les irresponsables. Il faut en finir avec l'état-maman qui dit "mes pauvres petits malades" à des gens qui SE SONT RENDUS MALADES et font parasitement payer les autres citoyens. Sinon la facture pour les médicaments deviendra astronomique.Il faut combattre le problème à sa source; l'irresponsabilité des individus.