Toulemonde en parle, mais...

Quand Odette Toulemonde (Catherine Frot) pense à Balthazar Balsan (Albert Dupontel), son écrivain préféré, elle lévite. Littéralement. Sinon, elle est capable d'agiter trois plumeaux à la fois, de se prendre pour Joséphine Baker — «je suis noire à l'intérieur» — ou de transformer une tapisserie kitsch en cinérama... kitsch. Les pouvoirs de la littérature ne sont pas illimités.

C'est pourtant de cela que cause l'écrivain Éric-Emmanuel Schmitt dans sa première incursion au cinéma avec Odette Toulemonde. La naïveté candide de son héroïne l'a déjà consacrée héritière, ou proche parente, d'Amélie Poulain. Le parallèle donne d'ailleurs une bonne idée du ton résolument optimiste qu'adopte le cinéaste pour décrire ce choc entre deux mondes qui, le plus souvent, s'ignorent: d'un côté les lecteurs — mais surtout les lectrices —anonymes d'un écrivain à succès, et de l'autre, ces auteurs fortunés enfermés dans leur tour d'ivoire qui ne frayent avec le peuple que pour griffonner leur nom sur leur dernier ouvrage.

Cette banale vendeuse dans un grand magasin de Charleroi en Belgique pourrait passer sa vie à se plaindre: de son veuvage, de son fils homosexuel, de sa fille désoeuvrée flanquée d'un copain parasite et de ses longues heures de travail. Pourtant, tout lui semble très léger, surtout depuis sa découverte de l'oeuvre de Balthazar Balsan, et elle compte bien le lui dire. Or, cette femme qui maîtrise l'orthographe mais n'a guère de poésie — c'est ce qu'elle prétend — est sans voix devant Balsan lors d'une séance de signature. Elle décide alors de lui écrire une lettre qui va le toucher droit au coeur, d'autant plus que l'homme traverse l'un des pires moments de sa vie, meurtri par les critiques dévastatrices et les infidélités de son épouse. Il ira se réfugier chez Odette, histoire d'apprendre le secret de son bonheur tout simple, son bonheur d'occasion. Un apprentissage douloureux, pour la maîtresse autant que pour l'élève.

Toujours porté par cette candeur qui fait de ses récits des fables édifiantes, Éric-Emmanuel Schmitt a tenté d'en transposer la fraîcheur sur grand écran. La tâche n'était pas aisée, d'autant plus les comparaisons cinématographiques semblent inévitables: au côté du célèbre film de Jean-Pierre Jeunet, Odette ne fait pas le poids devant Amélie, pas plus que Schmitt par rapport à la beauté sobre de son «Monsieur Ibrahim» sous le regard toujours juste de François Dupeyron. L'excentricité du personnage, si attachant soit-il, est constamment stérilisée par une mise en scène parfois strictement tape-à-l'oeil et un récit au rythme hésitant; on a rarement vu amoureux tourner autant autour du pot.

Cette collection de petits moments du quotidien, parfois délicieux, le plus souvent anecdotiques et scandés par les chansons de Joséphine Baker, est dominée par la figure rayonnante de Catherine Frot qui, depuis Un air de famille, La Dilettante et Chaos, se confond à merveille avec ces femmes naïves et pourtant débordantes d'ingéniosité. La rencontre avec Odette Toulemonde semblait aussi prédestinée qu'inévitable, tout comme celle avec Albert Dupontel, dont le physique athlétique et la fragilité en font un double parfait de son créateur. Celui-ci ne signe pas ici un échec mais un film somme toute consensuel, bien gentil, destiné parfois aux caissières et aux shampouineuses dont Schmitt se moque un peu. On oserait presque dire qu'il ne filme en somme que pour les converti(e)s...

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Odette Toulemonde

Réalisation et scénario: Éric-Emmanuel Schmitt. Avec Catherine Frot, Albert Dupontel, Fabrice Murgia, Nina Drecq. Image: Carlo Varini. Montage: Philippe Bourgueil. Musique: Nicola Piovani. France-Belgique, 2007, 100 min.

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Collaborateur du Devoir

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