En tournage à Montréal - Cassel, le dernier visage de Mesrine

L’acteur français Vincent Cassel incarne encore... un truand.
Photo: Jacques Grenier L’acteur français Vincent Cassel incarne encore... un truand.
Sa gueule de truand lui a valu souvent des rôles de dur à cuire: un menton en galoche, des yeux bleus perçants, une dégaine érotique et inquiétante, ingrédients de son succès. Lui, c'est Vincent Cassel, star française dont la carrière survole l'Atlantique, bondit d'Hollywood à Paris en passant par Londres et ailleurs.

Gueule de truand? Il vous dira qu'on le trouvait d'abord trop gentil pour lui offrir des rôles de vilain. Il fallut La Haine de Kassovitz, oeuvre coup-de-poing en 1995, pour le mettre dans cette case plus noire, qui lui va désormais si bien. «Mais je ne crois pas qu'il existe des rôles de bons ou de méchants. La complexité est partout, et je n'aime pas les personnages trop lisses.»

Ça tombe bien. On ne lui en offre guère.

Enfant de la balle, fils du regretté Jean-Pierre Cassel, il est né à l'ombre des plateaux. Son frère Mathias et sa demi-soeur Cécile Cassel sont du bâtiment, comme on dit. Tout comme sa femme, la belle Monica Bellucci. Le cinéma, la scène constituent les langues parlées dans sa famille. Pousser sur ce terreau-là ne nuit pas. Il en convient. «Tant de boulangers sont fils de boulangers...»

Pas moyen de le manquer sur les grands écrans non plus. L'acteur de Sur mes lèvres et du Pacte des loups incarne un des mafiosi russes du dernier film du Torontois David Cronenberg, Eastern Promises. Inquiétant truand en sévère carence émotive, rôle complexe entre hystérie et cruauté où il est sensationnel. «Le comportement de mon personnage vient d'un manque d'amour, dit-il, et de l'influence du milieu, bien entendu.» Cassel est fier du film, à juste titre, et boudait les journalistes qui n'avaient pas vu le Cronenberg.

Le voici à Montréal pour le tournage de L'Instinct de mort par Jean-François Richet (le cinéaste de L'État des lieux). L'acteur y incarne le gangster français Jacques Mesrine, célèbre pour ses audacieux braquages et ses évasions spectaculaires. Il a longtemps sévi au Québec au cours des années 1960, avant de commettre de nouveaux méfaits en France et de périr sous les balles de la police parisienne en novembre 1979. Déjà mythe de son vivant, alors après sa mort...

Ce bandit brillant et idolâtré fut un homme complexe, considéré par plusieurs comme une sorte de Mandrin ou d'Arsène Lupin moderne. «Il existe une dichotomie entre ce que les gens gardent de lui comme souvenirs et ses actions», estime Vincent Cassel.

En fait, la vie de Mesrine, surnommé «l'homme aux cent visages», fut si agitée que deux films sont tournés coup sur coup, en commençant par la fin. Le second volet, L'Ennemi public no 1, sur ses dernières années est terminé. Le premier, L'Instinct de mort, est en cours de route ici.

Le tournage a débuté à Paris en mai. Gérard Depardieu joue son mentor et Ludivine Sagnier, une autre de ses petites amies. La mort du héros fut le moment chaud de l'aventure. «Un bordel de trois jours, avec les rues fermées pour l'exécution, une foule, des bagnoles», évoque l'acteur.

L'équipe a atterri à Montréal il y a une semaine et demie. Roy Dupuis incarne son complice québécois, Jean-Paul Mercier. Un rôle important, puisque c'est Mercier qui apprit à Mesrine l'art subtil du braquage, et s'évada à ses côtés du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul en 1972. Gilbert Sicotte joue le millionnaire escroqué, la Française Cécile de France est entrée dans la peau de la copine du truand français et Christine Beaulieu, dans celle de son ami Mercier. «Roy Dupuis, je le connais depuis que j'ai 17 ans, dit-il. On s'était croisés sur un casting à Paris d'un film qui ne s'est jamais fait. On s'en reparle quand on se revoit.»

Entre Mesrine et l'écran, les liens sont multiples, lui qui a tant profité des médias pour glorifier son image.

«Belmondo avait acheté les droits d'un Mesrine avec Godard, mais le projet est tombé à l'eau.» Le septième art avait quand même déjà donné. En 1983, dans Mesrine d'André Génovès, les noms des protagonistes étaient changés, car le procès était encore patent. En 2006, le téléfilm Chasse à l'homme d'Arnaud Sélignac remontait le cours des dernières années de «l'homme aux cent visages».

Mais ce projet de films en diptyque sur Mesrine fut une sorte de saga. Cassel était pressenti depuis plusieurs années pour incarner l'as du braquage. Barbet Schroeder devait être aux commandes, mais la vision du cinéaste ne coïncidait pas avec celle de l'acteur. D'autres noms d'interprètes sont sortis du chapeau pour lui succéder: Vincent Elbaz, Benoît Magimel. «En fait j'ai bluffé, avoue aujourd'hui Cassel. J'ai toujours cru que le film ne se ferait pas sans moi. Et je me suis retiré.» En bout de ligne, Barbet Schroeder fut écarté. Le producteur eut des frictions avec l'agent de Magimel. Cassel a rebondi dans le décor.

Avec le scénario d'Abdel Raouf Dafri et la mise en scène de Jean-François Richet, l'aventure repartait sur ses rails. «Il y avait tout à coup ce ton ambigu que je cherchais depuis le début...» précise Cassel. Exit, l'héroïsme trop éclatant. Place aux demi-teintes.

Les deux films devraient gagner les écrans à quelques mois d'intervalle. Mais Cassel affirme qu'on ne l'y reprendra plus à bloquer huit mois de sa vie pour un seul tournage. Sans compter le temps de préparation... L'acteur français dut grossir de 20 kilos, maigrir en accordéon pour les besoins de la cause. Il a un peu hâte de passer à autre chose.

Après Montréal et ses environs. L'équipe se déplacera à Thunder Bay, pour une scène d'avion. Puis le plateau déménage en Espagne, en Algérie. Tout se termine en janvier.

La mort de Mesrine a remis en cause la légitime défense des forces de l'ordre, qui auraient agi sans sommation, aux dires de la famille. «La question est: fut-il tué par la police française après un coup de semonce ou sans préavis?, demande Cassel. En France, le procès Mesrine a eu une dimension politique.»

Il ne s'est terminé que l'an dernier. Le 6 octobre 2006, la famille fut déboutée par la Cour de cassation française. Cassel précise qu'aucun meurtre de Mesrine ne fut jamais démontré hors de tout doute, pas même celui des gardes-chasse à Saint-Louis-de-Blanford, même si lui-même a avoué 43 meurtres...

Durant toutes les années où ce projet fut en gestation, son interprète a potassé la vie du personnage, rencontré ses proches. Il affirme que les films apporteront des révélations. «Je ne dis pas que c'est la vraie version de la vie de Mesrine, mais dans l'état actuel des connaissances, elle sera la plus juste.»

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