Festival de Cannes - Dans le salon d'un club sélect

Cannes — Pendant que le temps carbure au beau fixe et que Leonardo Di Caprio (venu accompagner quelques images, presque une bande-annonce, du dernier Scorsese!) fait courir les minettes et les paparazzis, pendant que le beau monde court les réceptions nocturnes en lançant un regard distrait sur les films de Tati diffusés en plein air, le festival de films bat de son propre pouls pour sa faune consacrée: celle des cinéphiles.

Coups de coeur, coups de rage: la critique ne s'entend pas trop ici sur la valeur des oeuvres en compétition, ce qui laisse présager des débats de jury plutôt houleux. À propos de jury, il faut voir Sharon Stone se pavaner devant les photographes avant les projections tandis que les grands cinéastes qui l'entourent, David Lynch, Raul Ruiz, Walter Sayles et compagnie, font un peu tapisserie devant les caméras... Folie du star-système qui boude les vraies valeurs et ne traque que l'image.


Au chapitre des avis partagés de la presse, Ararat, d'Atom Egoyan, ne fait guère l'unanimité ici, jugé trop froid par les uns, admiré des autres. Dans Le Film français, magazine où plusieurs critiques décernent leurs cotes, le nombre d'étoiles va d'«aimé un peu» à «adoré à la folie» pour cet Ararat. Idem pour les films d'Oliveira, Bellochio, Mike Leigh, etc. Seul Spirit, mièvre dessin animé enfanté par les studios Dreamworks et présenté hors concours, fait l'unanimité sur la Croisette: recalé par tous. Et pan sur le museau du cheval!


On continue de courir les films en traquant le souffle du génie, souvent en vain.


Hier matin était projeté Sweet Sixteen, le dernier Ken Loach. Cinéaste britannique socialement engagé (comme Mike Leigh), auteur d'oeuvres intenses comme Land And Freedom et My Name Is Joe, Loach est un des favoris du festival, maintes fois sélectionné ici. Son film précédent, Bread And Roses, campé à Los Angeles, avait été mal reçu, pourtant. Qu'à cela ne tienne! Il est retourné sur un terrain géographiquement plus familier. Avec Sweet Sixteen, Loach situe son action dans une petite ville pauvre à l'est de Glasgow. Cette histoire d'adolescent issu d'un foyer brisé, fou d'amour pour sa mère narcomane incarcérée, se révèle collé à la veine cinématographique de Loach, qu'il ne renouvelle pourtant pas beaucoup.


Sans avoir la force émotive du All Or Nothing de Mike Leigh mais avec cette même caméra vérité braquée sur les plus démunis, Loach nous offre une oeuvre intéressante mais déjà vue. Il ne crée guère la surprise avec Sweet Sixteen. À travers le portrait douloureux de son jeune héros — un survivant nourri à toutes les crises mais courageux et chic type au fond, happé par le milieu du crime —, le cinéaste lance un plaidoyer au nom de l'enfance malmenée. Il tombe pourtant un peu à plat, malgré la rigueur de la mise en scène et le talent du jeune acteur principal, Martin Compston (un débutant). Bien meilleur que le précédent film de Loach (Bread And Roses), Sweet Sixteen marche un peu trop dans les ornières déjà tracées par le cinéaste et par plusieurs de ses compatriotes. Dommage.


Quoi qu'en disent les programmateurs, la sélection officielle relève souvent bel et bien du club sélect des abonnés, reçus ici comme dans un salon pour chacun de leurs films, ou presque. Le Russe Alexandre Sokourov est de ceux-là (comme Cronenberg, comme Ken Loach). Il possède par ailleurs, à leur instar, une vraie valeur. Des abonnés, certes, mais de haut rang.


Son Russian Ark constitue un morceau de bravoure et une prouesse technique. Le film est un plan-séquence unique de 136 minutes tourné en numérique avec une caméra Steady-Cam. Il relève autant du théâtre filmé que du cinéma. Aucun montage, donc. Russian Ark est un voyage dans l'histoire de Saint-Pétersbourg et dans les salles de son célèbre musée de l'Ermitage. En suivant le fantôme d'un diplomate français du XIXe siècle, invisible tout comme le cinéaste, des scènes du passé renaissent: Pierre le Grand agite son fouet, le tsar reçoit une délégation persane, les nazis sèment la mort, la cour valse et le dernier tsar, Nicolas II, cajole ses enfants au palais sans entendre les clameurs de la révolution. Les toiles parlent aussi et, au milieu des turbulences de l'histoire, c'est l'esprit même du grand musée gardien des trésors qui triomphe.


Prouesse technologique que celle d'avoir su orchestrer ces images sans rupture en donnant l'impression au spectateur que c'est son oeil qui voyage entre les époques et qui prend un bain de chefs-d'oeuvre picturaux. «L'idée était de tourner le film sans reprendre son souffle, de tenter une coopération naturelle avec le temps», indiquait Sokourov. Le cinéaste de Taurus et de Moloch, sorte de peintre majeur du cinéma par la puissance et par l'harmonie de ses cadrages, cherchait à travers Russian Ark à se délivrer des contraintes formelles. Pourtant, son regard d'artiste s'inscrit partout dans cette oeuvre très belle, au mouvement perpétuel à la limite du vertige.


Voilà néanmoins un autre film pour lequel on ne prédit pas une grande carrière commerciale. Innover, c'est égarer les repères du public... et renoncer aux recettes en salles. Cannes est là aussi pour mettre en lumière un cinéma destiné à l'ombre. Sans les grands festivals, cet art exploratoire fragile pourrait-il vraiment vivre? Poser la question, c'est y répondre.