Festival de Cannes - Évoluer dans des montagnes russes

Cannes — Le Festival de Cannes est un univers hautement explosif. Il y a toujours des minidrames, des réactions émotives. Tenez, la Croisette eut droit en fin de semaine à une colère à l'italienne. Le film de Marco Bellochio, Le Sourire de ma mère a été mystérieusement amputé d'une réplique blasphématoire du type: «Putain de mère de Dieu», laquelle nous fut livrée inaudible et sans sous-titres. Les critiques italiens, omniprésents ici, ont soulevé un tollé avec cette affaire. Le cinéaste a même envoyé une protestation officielle au Festival. Censure? C'est le mot qui revient derrière ce cri de rage italien, dont les dessous demeurent encore obscurs.

Autres moeurs festivalières qui n'en finissent pas d'étonner la Nord-Américaine que je suis après plusieurs séjours à Cannes. Les huées: même Manoel de Oliveira, le doyen des cinéastes (93 ans) qui présente ici un film, bon an, mal an, a eu droit à ses petites huées et en projection officielle encore, c'est-à-dire en sa présence. Il faut avoir les nerfs solides pour présenter un film dans pareil contexte.


La palme des huées revient jusqu'à présent au Français Olivier Assayas pour son film Demonlover. Un vrai concert de «shou!» et même «piece of shit!» offert par le choeur des crapauds. Il est vrai que ce Demonlover, polar alambiqué sur fond de nouvelles technologies et de multinationale hyper branchée où tout le monde conspire, prend la forme d'un mauvais jeu vidéo obscur. Personnages de carton-pâte qui laissent peu de jus aux comédiens (dont Charles Berling), traitement à l'américaine, niveaux de sens enchevêtrés qui s'égarent dans leurs propre forêt. Le cinéaste d'Irma Vepp et des Destinées sentimentales a voulu se renouveler, mais on lui souhaite de se renouveler moins souvent. Passons...


Disons qu'on évoluait en un ciel moins embrouillé avec Ten d'Abbas Kiarostami. Le grand cinéaste iranien avait remporté ici en 1997 la palme d'or pour Le Goût de la cerise. Cette fois, il nous offre une oeuvre plus minimaliste encore, aux allures de documentaire, mais fiction pourtant. Le film tourné en numérique est projeté dans ce même format (technique inaugurée cette année à Cannes avec Star Wars). Y a-t-il vraiment une mise en scène? À peine. Dix plans-séquences, en tout et pour tout. Le décor est une automobile conduite par une jeune femme qui prend à son bord d'autres femmes (en crise) ou son propre fils de sept ans (révolté contre sa mère divorcée).


Comment cette femme coquette, émancipée et moderne (Mania Akbari) peut-elle habiter l'Iran intégriste? Mystère! Les destins des passagères se révèlent sous leurs paroles. Ten trouble et hante par sa vérité nue et par le parti pris du cinéaste de renoncer à tout artifice. Le film ne fut ni hué, ni applaudi hier. Un profond silence. Chacun est parti digérer Ten sans échanger un mot avec son voisin. Abbas Kiarostami avait déstabilisé son monde. Chapeau!


Autre excellent morceau de la compétition: Intervention divine du Palestinien Elia Suleiman. Comme Kedma de l'Israélien Amos Gitaï, ce film constitue un écho au conflit sanglant qui embrase le Proche-Orient. Avec une épure des ellipses, mais aussi une utilisation intelligente des technologies numériques pour des scènes surréalistes, le film évoque la vie à Nazareth et au poste frontière israélien. Destins croisés, amours impossibles, violence omniprésente se marient à une vraie maîtrise de style et au choc de certaines images poétiques et puissantes. Même si Intervention divine épouse la cause palestinienne, il n'est jamais manichéen, montre la haine des deux camps à coups de regards, de symboles. Très beau, vraiment.


À propos du film Le Principe de l'incertitude de Manoel de Oliveira, j'avouerai d'entrée de jeu éprouver un problème avec son cinéma (sauf le récent Je rentre à la maison, si lumineux). La distanciation et la froideur de ses codes m'indisposent, sa symbolique appuyée aussi. Il possède des admirateurs inconditionnels, mais son univers m'est en général étranger. Autant l'admettre. Alors cette histoire de triangle mari, épouse, maîtresse (avec entre autres en vedette son actrice fétiche Leonor Silveira) m'est apparue comme une brique très lourde, indigeste, privée de l'ironie supérieure de Je rentre à la maison. Le statisme des tableaux et le jeu figé des acteurs empêchaient le film de s'envoler.


Il y a de tout dans cette compétition. Les registres de films sont si différents qu'on a l'impression d'évoluer dans des montagnes russes. Peut-être avez-vous vu Magnolia de l'Américain Paul Thomas Anderson. Rien à voir en tout cas avec son dernier film Punch-Drunk Love présenté ici. Cette comédie humoristique et romantique s'est avérée charmante, sans plus. Un côté Woody Allen (sans Woody Allen), une histoire de M. Tout-le-monde (mais colérique) qui gagne des «air miles» avec des puddings en promotion, se fait arnaquer par un service de téléphone porno et rencontre l'amour d'une dame aussi tordue que lui (Emily Watson). C'est drôle, rythmé, inoffensif. Mais qu'est-ce que ça fait ici, au juste? Mystère! Autre mystère cannois. Les journalistes, muets après le Kiarostami, ont applaudi Punch-Drunk Love.

- Petite nouvelle québécoise: Claude Chamberlan, qui dirige la programmation à Ex-Centris, annonce fièrement que ses salles sont les premières en Amérique du Nord à faire désormais partie du réseau de cinémas art et essai Europa qui compte 1109 écrans en Europe et en Mauritanie. Claude Miller, à l'occasion de la conférence de presse soulignant l'événement, a qualifié Ex-Centris de plus beau cinéma au monde. Rien de moins!

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