Ararat, d'Atom Egoyan, à Cannes - Un génocidetiré de l'oubli

Cannes — Jamais le génocide arménien, sujet du film, n'aura trouvé plus prestigieuse tribune pour étaler sa tragédie à la face du monde. Des applaudissements, une chaleureuse réception: Ararat du Torontois Atom Egoyan, oeuvre de complexité qui se pèle comme un oignon à couches superposées, a remporté hier sa mise sur la Croisette. Le cinéaste des Beaux Lendemains et d'Exotica, un des enfants chéris du Festival de Cannes, nous livrait hier un film de maturité dans un des puzzles dont il a le secret, faisant valser les époques et les continents pour plonger dans l'héritage laissé par les drames collectifs sur la sensibilité des générations à suivre.

Il est d'origine arménienne, Egoyan, son épouse et actrice fétiche Arsinée Khanjian également. Idem pour Charles Aznavour et Simon Abkarian, autres interprètes d'Ararat. Le film était pour eux davantage qu'un film: un morceau de leur passé collectif.


Si Egoyan avait déjà évoqué l'Arménie dans Calendar, c'était la première fois qu'il abordait de front le génocide d'un million d'Arméniens perpétré par les autorités turques en 1915 et 1916, hantise de leur diaspora. «Je sentais que c'était le bon moment pour aborder le sujet, confiait hier le cinéaste. Cela m'a pris du temps avant de pouvoir établir l'équilibre entre la part de fiction du film, celle de la réalité historique et ma propre perception émotive du sujet.»


Bien avant sa projection à Cannes, Ararat était porté par ses remous politiques. On savait le gouvernement turc (qui nie la réalité du génocide arménien) résolu à poursuivre le cinéaste et le distributeur Miramax après la première projection publique (celle d'hier). Restera à suivre le cours des événements. Ararat n'est pas une oeuvre revancharde. Peut-être Ankara lâchera-t-elle prise. Voeux pieux...


Ce film, taillé sur mesure pour la compétition cannoise, fut présenté hors concours, à la demande d'Atom Egoyan, tant le climat qui l'entourait semblait troublé. Et Egoyan de nous expliquer que le film était trop politique pour atterrir en compétition, qu'il connaît les pressions, les rumeurs, les potins entourant les films en lice et refusait d'exposer son film à pareil traitement.


Il est arrivé hier entouré de son équipe d'acteurs, dont Charles Aznavour, Arsinée Khanjian et la Québécoise Marie-Josée Croze, actrice primée aux Genie et aux Jutra pour le Maelström de Denis Villeneuve.


Aznavour, qui n'avait pas accompagné un film en compétition cannoise depuis Le Tambour de Schlöndorff il y a 23 ans, se félicitait hier qu'enfin une oeuvre à portée universelle parle du génocide de son peuple. «Ankara a toujours mis les bâtons dans les roues des cinéastes pour qu'ils évitent le sujet. Cette histoire oubliée va enfin renaître, se réjouissait-il. Personnellement, ce tournage m'a remis en mémoire ces récits que ma mère me contait.»


Egoyan revendique avec Ararat une oeuvre pur film, mais insiste sur un point: «Le génocide est arrivé. C'est un fait historique.» Que les Turcs négationnistes se le tiennent pour dit!


Difficile de résumer le labyrinthe d'Ararat. On y fait la rencontre d'un cinéaste (Charles Aznavour) qui tourne un film sur le génocide arménien. Ani, une historienne d'art (Arsinée Khanjian) forte et manipulatrice cache un secret que son ex belle-fille révoltée (Marie-Josée Croze) veut la forcer à dévoiler. Entre une reconstitution des scènes du génocide tournées pour le film et l'histoire du peuple arménien racontée par le fils d'Ani à un douanier (Christopher Plummer) qui le soupçonne du pire, à travers l'enchevêtrement de destins croisés, Ararat déploie sa complexité. Marie-Josée Croze dans le rôle puissant de la jeune révoltée impose sa présence et Aznavour diffuse sa mélancolie subtile. Le chef d'orchestre Egoyan conserve sa réserve (très canadienne), une retenue qui l'empêche de plonger complètement dans l'émotion, mais son style brillant a pris ici une vraie épure.


Il était difficile hier d'oublier la dimension politique d'Ararat. Egoyan et son équipe se sont fait bombarder de questions sur le sujet. Des journalistes d'origine turque et arménienne s'en sont mêlés et un membre du comité de sélection pour le festival d'Istambul a avancé qu'il essaierait d'y pousser Ararat comme film d'ouverture. Difficile d'imaginer que le gouvernement turc puisse donner le feu vert à son projet, mais l'intention était belle...


«Ce film n'est pas destiné aux six millions de personnes de la diaspora arménienne, mais à tout le monde, martelait Arsinée Khanjian qui sait bien qu'Ararat est attendu comme le sauveur par la diaspora en question, mais refuse de l'enfermer dans cette polémique. Ce film parle aussi pleinement de la réalité canadienne, de ce milieu ouvert qui a reçu les immigrants de partout.»


Rencontrée en entrevue, la jeune Marie-Josée Croze avouait que lorsqu'Egoyan lui a proposé le rôle, elle ignorait tout de la question arménienne, s'étonnant par la suite de trouver si peu de documentation sur la question. Comme si une chape de silence pesait sur ces massacres. Chose certaine, Ararat fut une aventure qui propulse la comédienne québécoise très haut sur les écrans du monde. Ce rôle constitue un vrai cadeau lui ayant permis entre autres de tourner avec Aznavour qui l'a conquise par sa jeunesse éternelle et son énergie folle.


«Le côté obscur du film nourrit mon personnage à la recherche d'une réalité volée, dit-elle. Mais même avec des scénarios aussi construits que les siens, Egoyan sait demeurer souple. Mon personnage devait être une anglophone au départ. Après m'avoir choisie, il en a fait une Montréalaise pour me permettre d'épouser le rôle. J'aurai habité le temps d'un tournage sur la planète Egoyan. Il adore la musique, ce cinéaste-là. Et ne trouvez-vous pas qu'Ararat ressemble à une symphonie?»

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