Un touchant portrait

Rodrigue Jean, le brillant cinéaste acadien de Full Blast et de Yellowknife, nous offre, avec ce documentaire consacré au poète Gérald Leblanc, un des hommages les plus fins et les plus émouvants qui ait été rendu à un créateur.

***
L'Extrême Frontière, l'oeuvre poétique de Gérald Leblanc
Réalisation et scénario: Rodrigue Jean. Images: Didier Maigret. Montage: Mathieu Bouchard-Malo.
***

Ce sont la chaleur, la passion, la vitalité, la modernité du poète de Moncton qui éclatent ici. Gérald Leblanc est interviewé à la fin de sa vie, après des traitements de chimiothérapie pour son cancer. Et ces circonstances difficiles, dont le cinéaste ami de Leblanc conserve les séquences les plus troublantes, font contraste avec la liberté, l'anarchisme joyeux de Leblanc, qui entre New York, Montréal et Moncton a hissé haut sa subversion fière en drapeau d'authenticité.

Ce documentaire ne prétend pas remonter le cours de la vie et de la carrière du poète, plutôt lui faire aborder par la parole, maîtresse de son coeur, sa vie et sa quête. Il interroge aussi les amis artistes, qui souvent lisent des extraits de ses poèmes. Son verbe puissant, anarchiste, sensuel, est au coeur du film. Mais les témoignages de Zachary Richard, d'Antonine Maillet, d'Herménégilde Chiasson, de Yolande Villemaire, de nombreux autres sont autant de coups de chapeau lancés à l'intégrité d'un homme allergique à la plus infime concession, qui transforma sa vie en art et son art en vie.

Gérald Leblanc avait réussi à convaincre ses lecteurs et amis que Moncton était un dynamique centre culturel, rendant même l'utopie possible. Musiciens, poètes, peintres se sont regroupés en Acadie autour de sa figure emblématique, lumineuse comme un phare. Émule de Jack Kerouac, bouddhiste, chantre du désir, globe-trotter, ami des très jeunes artistes, il a défolklorisé l'Acadie par son beat urbain, poétisé le schiak, insufflé sa fougue à une relève acadienne qu'il invitait à naître de tous ses voeux. Ses jeunes émules livrent sa poésie parfois en pleurant, mais nul mieux que Marie-jo Thério ne parvient à rendre l'âme âpre de ses vers.

Ce documentaire, qui se nourrit à même les derniers jours d'un être au bout de sa course, est bouleversant. Il constitue surtout, tissant mots et émotions, un hommage au talent du poète, et une invitation à redécouvrir au plus vite son oeuvre, trop mal connue.

Marie-jo Thério a composé un petit texte pour le lancement du film au Beaubien le 27 avril à 19h. Une lettre magnifique, en fait, dont voici un extrait. «Je suis malheureusement à Moncton, que tu connais si bien, en tournage... Il me semble que déjà tellement de temps s'est écoulé depuis que tu ne foules pas ses rues, que tu n'es plus assis au Cachot comme autrefois, au café Robinson, au café Amanchure, avec ce grand rire excessif, cet appétit et ce désir féroce pour la vie, la vraie, "l'impétueuse intrépide".»

Longue vie à la poésie!

Le Devoir