Un crime presque parfait

Certains friands de littérature policière sont convaincus que le crime parfait ne peut être commis que par un gentleman anglais. De la même manière qu'il dégustait lentement ses victimes en Hannibal Lecter, Anthony Hopkins, dans Fracture de Gregory Hoblit (Primal Fear), ici sous les traits de l'ingénieur Ted Crawford, assassine sa jeune épouse infidèle avec un art exceptionnel de la mise en scène. Tout ressemble à un crime barbare (une balle dans la tête à une distance très rapprochée), la victime baignant dans son sang au milieu de leur chic résidence californienne, mais le revolver s'est volatilisé. Pourtant, le meurtre fut perpétré dans un espace clos, le présumé coupable n'en est jamais sorti et la police a débarqué sur les lieux aussi vite que l'éclair.

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Fracture
Réalisation: Gregory Hoblit. Scénario: David Pyne, Glenn Gers. Avec Anthony Hopkins, Ryan Gosling, David Strathairn, Rosamund Pike. Image: Kramer Morgenthau. Montage: David Rosenbloom. Musique: Mychael Danna, Jeff Danna. États-Unis, 2007, 115 min.
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C'est ce casse-tête que doit résoudre Willy Beachum (Ryan Gosling, solide et plus très loin d'un Oscar après sa nomination pour Half Nelson), un procureur de la Couronne, jeune, ambitieux et courtisé (dans tous les sens du terme) par une belle avocate (Rosamund Pike) d'une importante firme privée de Los Angeles. Pour lui, la cause est entendue, la sentence, déjà prononcée; pour Crawford, le jeu du tribunal ne fait que commencer puisque l'arme du crime demeure introuvable. Et ce n'est pas la seule surprise qui attend Beachum, découvrant, longtemps après nous, que le détective (Billy Burke) envoyé sur la scène du meurtre est en fait l'amant secret de la victime, plongée depuis dans un profond coma.

Au-delà de la complexité laborieuse de l'intrigue, Gregory Hoblit, jadis un habitué à la barre des séries L.A. Law et NYPD Blue, l'enrobe avec élégance, donnant de Los Angeles une image séduisante et contrastée, passant des maisons cossues aux petits bungalows délabrés, tous baignés par une lumière chatoyante. Parfois, la Cité des anges a même les allures d'une métropole culturelle raffinée: c'est vous dire le pouvoir mystificateur du cinéma... Ce superbe écrin, où se profile l'ombre d'une signature architecturale vite devenue cliché (le métallique et imposant Walt Disney Concert Hall), nous distrait parfois du sentiment routinier qui se dégage du récit, s'élevant juste un peu plus haut que la meilleure émission policière du moment.

C'est cette impression de travail bien fait, jamais inspiré ou enlevant, qui nous tenaille devant Fracture. La mécanique de l'assassin y est à l'occasion surprenante, à l'image de cet imposant boulier trônant au milieu du salon de Crawford et dont les circonvolutions évoquent la déroute mentale du pauvre procureur. Celui-ci, souvent incapable de débusquer les stratagèmes de l'ingénieux ingénieur, apparaît suffisamment tourmenté sur le plan moral (le détective propose à Beachum de fabriquer une preuve de toutes pièces) pour que le personnage délaisse peu à peu ses allures de simple justicier sans peur, sans reproche et sans manières.

Fracture expose avec ostentation ses atouts les plus précieux: des images superbes signées Kramer Morgenthau et des acteurs de grand calibre que les plus populaires séries télévisées n'oseraient s'offrir. Gregory Hoblit s'octroie même le luxe de gaspiller un comédien de la trempe de David Strathairn dans un rôle sans envergure. C'est ce que l'on appelle vivre au-dessus de ses moyens... pour livrer un thriller dans la bonne moyenne, ni plus ni moins.

Collaborateur du Devoir

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