Entrevue avec Jean-Pierre Darroussin - La naissance d'un cinéaste

Comme acteur, la feuille de route de Jean-Pierre Darroussin est impressionnante: Marius et Jeannette, Le Goût des autres, On connaît la chanson, Un long dimanche de fiançailles, etc. Comme cinéaste toutefois, la page est encore blanche. Mais plus pour longtemps. Car Le Pressentiment, tiré du roman d'Emmanuel Bove, marque la naissance d'un cinéaste dont on n'avait rien pressenti du talent et de la pertinence.

Rencontré à Paris en janvier dernier à l'occasion des Rendez-vous du cinéma français organisés par Unifrance, l'acteur, réservé, à la voix basse, donnait l'impression d'être là par accident. À cet égard et à tant d'autres, Darroussin ressemble à Charles Bénesteau, personnage central de son film, soit un homme au destin tracé qui, par désir de contrariété, se détache de la ligne droite et prend le large.

Direction Belleville, ce qui n'est pas si loin du XVIe arrondissement où cet avocat indépendant de fortune avait formé une union sans joie et fondé une famille sans chaleur. Mais le quartier de Madame Rosa est suffisamment loin de sa réalité pour qu'il puisse s'imprégner de nouveauté, de tranquillité, éventuellement de l'inspiration qui lui permettrait d'écrire un livre. «Il n'est pas un antihéros, c'est un aventurier. L'expérience qu'il tente, il n'y a pas beaucoup de monde qui l'a tentée», fait remarquer l'ex-garçon de café d'Un air de famille.

Darroussin documente patiemment le rapport de cet homme en rupture de ban (qu'il campe lui-même, avec le talent qu'on lui connaît) à ce monde inconnu dans lequel il pénètre à pas feutrés, tout en gardant ses distances par rapport à lui. Pour ses proches restés derrière, tout comme pour ses nouveaux voisins qu'il va côtoyer par la force des choses, il demeure une énigme. À la fin du film, Darroussin nous fait également comprendre qu'il était une énigme pour lui-même.

«Il y a un mystère dans le comportement de cet homme. À partir du moment où il se met hors course, on lui prête l'idée qu'il comprend des choses, et qu'il s'est donné les moyens d'apprécier, de goûter, de sentir le monde autour de lui. [...] Or, comme son époque, il vit une perte de sens devant le flux d'informations à ingurgiter, de complexités et de mixités à gérer. Vouloir s'abstraire de tout ça est une solution. En même temps, ce n'est pas forcément la bonne, parce que ça n'apporte pas plus de réponses.» Le consensus possible autour de Bénesteau: il incarne un fantasme universel, soit celui d'être un autre, ailleurs.

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Sur le plateau, le cinéaste en herbe de 53 ans (il avait réalisé un court métrage en 1992, puis plus rien) a travaillé avec une doublure afin de pouvoir prendre le recul du réalisateur.

Par ailleurs, il a mis en action un apprentissage fait d'observations sur le terrain, auprès des Robert Guédiguian, Alain Resnais, Jeanne Labrune, Cédric Kahn, avec qui il a travaillé. «Sur les plateaux, je suis toujours très proche des metteurs en scène, des chefs opérateurs. J'aime discuter avec eux de leur travail, des choix qu'ils font, etc. Je ne suis pas dans ma bulle, quand je tourne. Je suis dans le travail. J'essaie de partager la vie de l'équipe et la fabrication de l'objet dans lequel je suis intégré. C'est comme une improvisation de jazz. Si on n'écoute pas les autres, on fait n'importe quoi.»

Jean-Pierre Darroussin fait tout le contraire de n'importe quoi. Le Pressentiment est un film intelligent, patient, mesuré, fait avec le savoir-faire d'un bon élève et la légèreté d'un artisan de métier. S'il décrit son personnage comme un «romantique immature», Jean-Pierre Darroussin n'en a pas moins pour lui une affection évidente, sinon une grande admiration. Bénesteau, qui avait une position sociale enviable, a choisi de descendre quelques échelons pour humer le parfum de la vie. Il fait le chemin contraire à la logique dramatique, le parcours opposé de celui du romantique. «Pour opposer les mondes riche et pauvre, le romantisme présente toujours les choses dans le sens de l'ascension sociale, pousse dans le sens de l'accomplissement. Or le pauvre devenu riche en goûte moins la différence, absorbé qu'il est par l'euphorie de la performance. Alors que lorsqu'on sait ce qu'on quitte, comme, par exemple, quand on sait qu'on va mourir, on est beaucoup plus attaché à sentir, à goûter.»

Collaborateur du Devoir

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