Entre enfer et paradis

Rares sont les films à aborder les thèmes pourtant universels de la méchanceté et de la bonté avec autant de sensibilité. Que ce magnifique Pressentiment, adapté d'un roman d'Emmanuel Bove, soit la première réalisation du comédien français Jean-Pierre Darroussin constitue la révélation éclatante d'un talent de cinéaste. Ce film lui a d'ailleurs valu le prix Louis-Delluc (mérité) du meilleur premier long métrage en France. Dire que Darroussin hésitait avant de faire le grand saut de l'autre côté de la caméra.

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Le Pressentiment
Réalisation: Jean-Pierre Darroussin. Scénario: Jean-Pierre Darroussin et Valérie Stroh, d'après le roman d'Emmanuel Bove. Avec Jean-Pierre Darroussin, Valerie Stroh, Amandine Jannin, Anne Canovas, Nathalie Richard, Hippolyte Girardot, Laurence Roy, Alain Libolt. Image: Bernard Cavalié. Musique: Albert Marcoeur.
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Il a réussi à aborder des rives où fiction et réalité se confondent en jouant de postures, de mimiques, de non-dits, respectant la respiration de chaque scène, sans casser le rythme, sans jamais en dire trop.

Darroussin ne s'est pourtant pas rendu la partie facile, sur un sujet aussi rébarbatif. La mort rôde et les vacheries de la vie courante s'entrecroisent.

Quant au héros qu'il incarne lui-même, il se tient debout sur un point de rupture diffus, fragile, où évoluent les êtres en porte-à-faux avec le monde.

L'histoire est celle de Charles Benesteau, un avocat (Darroussin) issu de la grande bourgeoisie en rupture de ban, qui va vivre à Paris dans un milieu populaire pour devenir écrivain et échapper à sa cage dorée. Abandonnant ses repères, il dérive avec une dignité sans faille dans un monde plein d'aspérités et de violence et y trouve sa rédemption.

La lucidité des répliques, qui doivent beaucoup au roman d'Emmanuel Bove paru en 1935 chez Gallimard, réactualisé pour les besoins de la cause, s'abreuve aux eaux profondes. Cet esprit d'observation de l'âme humaine, dans ses recoins les plus douteux, dans ses générosités les plus inattendues, Darroussin le traque patiemment, marchant en funambule sur le fil entre paradis et enfer.

Le cinéaste-acteur entre dans la peau du héros avec une rare économie de moyens. Celui-ci renonce au confort de sa classe, quittant frères, soeur, femme, enfant et domestique, croyant fuir l'hypocrisie et la méchanceté, pour affronter de nouvelles intrigues et des drames sanglants. Un de ses voisins tire sur sa femme dans un élan de jalousie et Charles Benesteau accueille leur adolescente prostrée (Amandine Jannin).

Les rumeurs de pédophilie des commères voisines l'éclaboussent sans l'atteindre vraiment. Valerie Stroh, coscénariste du Pressentiment et interprète, joue avec une vérité troublante une voisine odieuse, vacharde, mauvaise gouvernante pour la petite, qui passera de l'autre côté d'elle-même,

en des zones de bonté qui ne demandaient qu'à éclore. Rien n'est manichéen ici. Les êtres découvrent en eux des recoins d'humanité quand le malheur frappe.

Paris est filmé avec jubilation, le héros se déplaçant à mobylette sur les rives de la Seine, sautant du milieu familial cossu aux faubourgs de désolation. Les pigeons autour d'un bout de pain, des allers-retours erratiques dans la métropole, un carnet ouvert où glisse la plume de l'écrivain offrent des touches de couleurs et de vie.

Sommes-nous à l'intérieur du roman ou au coeur de l'intrigue? Le spectateur l'ignore et ce flou artistique contribue à la sensation de mystère. Mystère du destin, de la vie, de la mort, de l'âme humaine qui tente de rompre ses amarres pour se retrouver mais ne peut que partir cahin-caha en quête des autres. Ces humains aux travers décortiqués

comme des corps d'insectes, sans se voir jugés pour autant.

Ce très beau film, lent, austère, saisissant de subtilité et de vérité, ne pourra plaire qu'à des spectateurs refusant d'entrer clé en main dans un univers cinématographique formaté. Les autres trouveront sans doute, hélas, que le thème est triste et le traitement, alangui. Ils manqueront alors quelque chose comme une oeuvre de vérité et de grâce.

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