Bien loin du soleil de la Toscane...

La métaphore peut paraître lourde, triste et insistante, mais rien ne nous laisse croire, vu d'ici, que la situation est plus idyllique que celle décrite par Andrei Kravchuk dans son premier long métrage, The Italian. Cet orphelinat délabré, surpeuplé, planté au bord d'une route qui semble ne mener nulle part et entouré d'un brouillard hivernal persistant ressemble à cette Russie exsangue que ses habitants les plus pauvres ne rêvent que de fuir.

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The Italian
Réalisation: Andrei Kravchuk. Scénario: Andrei Romanov. Avec Kolya Spiridonov, Denis Moiseenko, Maria Kuznetsova, Sasha Syrotkin. Image: Alexander Borov. Montage: Tamara Lipartiya. Musique: Alexander Kneiffel. Russie, 2005, 99 min. (v.o. avec sous-titres anglais).
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C'est d'ailleurs pourquoi Vanya (magnifique et lumineux Kolya Spiridonov) suscite l'envie lorsque ses camarades d'infortune apprennent qu'il sera bientôt adopté par un riche couple d'Italiens, ce qui lui vaut le surnom «L'Italien». Cette chance est possible grâce aux bons soins (et aux magouilles) de Madame (Maria Kuznetsova), une entremetteuse spécialisée en adoption internationale, et sans doute en trafic de jeunes organes...

La perspective du départ devrait ravir Vanya, coincé entre un directeur alcoolique sans pouvoirs et une bande de petits mafieux qui font la loi, ou plutôt sèment la terreur, dans cet établissement en ruine. Or un événement tragique va pousser le garçon à reconsidérer son destin. Avec l'aide d'une prostituée, il va apprendre à lire pour décoder son dossier afin de retrouver la trace de sa mère naturelle. Tout ce qu'il trouvera, c'est l'adresse d'un autre orphelinat et, du haut de ses six ans, il ne craint pas d'entreprendre ce périlleux voyage, avec Madame à ses trousses, catastrophée à l'idée de rater une précieuse occasion d'affaires.

L'état de décrépitude physique, et de déliquescence morale, décrit par Andrei Kravchuk s'inspire d'une réalité douloureuse; le scénario d'Andrei Romanov est d'ailleurs tiré d'un authentique fait divers. Au tournant de l'an 2000, les orphelinats de la Russie devenaient de véritables écoles du crime ou de simples passoires à bambins, résultat de la faillite économique du pays.

Ce regard implacable d'une enfance massacrée par la misère est pourtant atténué par quelques touches d'humour (les adultes sont souvent dépeints sous leur jour le plus grotesque, surtout s'ils occupent une quelconque position d'autorité) et une atmosphère éthérée, quasi irréelle, grâce à ce brouillard cotonneux bloquant l'horizon — autre belle métaphore russe...

Les gamins, dirigés de main de maître par Andrei Kravchuk, semblent reproduire ce qu'ils connaissent déjà: la fourberie, la mendicité, la soif de vivre malgré les disettes de toutes sortes. C'est ce tableau, d'une grande acuité, qui donne à The Italian toute sa pertinence. Mais tout cela ne resterait qu'au niveau du simple constat sans la bouille sympathique du jeune Kolya Spiridonov qui, avec ses magnifiques traits slaves et une spontanéité désarmante, n'a d'italien que le surnom. Dans son regard, on peut lire à la fois l'espoir d'un peuple et son innocence perdue.

Collaborateur du Devoir

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