Une farce sans prétention

Difficile d'aborder le Molière de Laurent Tirard (le cinéaste de Mensonges et trahisons) sans garder en tête le puissant film consacré en 1978 par Ariane Mnouchkine au même génie théâtral. Les deux oeuvres sont pourtant aux antipodes. Là où Mnouchkine offrait une véritable biographie du créateur de L'Avare, Tirard livre plutôt une fable adaptée de l'ouvrage de Mikhaïl Boulgakov, biographie hautement imaginaire, précisons-le.

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Molière
Réalisation: Laurent Tirard. Scénario: Grégoire Vigneron, d'après la biographie romancée de Mikhaïl Boulgakov.
Avec Romain Duris, Fabrice Luchini, Laura Morante, Edouard Baer, Ludivine Sagnier. Image: Gilles Henry.
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En 1644, à l'âge de 22 ans, fuyant ses créanciers et doutant de lui-même après avoir échoué à monter des tragédies, Molière est disparu de la circulation durant six mois. Ce trou noir a donné lieu à toutes sortes d'interprétations. Cette histoire en est une. Il faut sans doute oublier ce qu'on connaît du géant de la dramaturgie française pour goûter cette comédie fouillée dans ses décors et ses costumes, même si les allusions aux pièces qu'il écrira ensuite parsèment tout le film, souvent de manière assez lourde.

Molière jongle avec le langage du temps et les clins d'oeil anachroniques, roule ses répliques entre vulgarité, romance et réparties fines, fait rire souvent mais ne s'élève jamais au-delà d'un certain degré.

Porté par le jeu ardent de Romain Duris en jeune dramaturge qui se réfugie chez un bourgeois qui joue au gentilhomme (eh oui!), appelé monsieur Jourdain (Fabrice Luchini, succulent en arroseur arrosé), le film constitue aussi une histoire d'amour: entre l'épouse délaissée du bourgeois (Laura Morante) et le jeune Molière (rebaptisé Tartuffe), qui use de ses talents comiques pour s'attacher la belle. On pense à Shakespeare in Love de

John Madden (plus globalement réussi), qui romançait en 1998

un amour de jeunesse du grand Will.

La proposition de départ veut que ces événements survenus lors de sa disparition aient nourri le grand théâtre de Molière, qui accepta dès lors ses dons comiques, renonça à la tragédie et rencontra une galerie de personnages destinés à l'inspirer jusqu'à la fin de ses jours. La psychologie des héros apparaît bien creusée. Celle du jeune artiste en quête de lui-même est livrée par Duris hors de tout académisme, avec la lâcheté, les doutes, la fragilité, le romantisme de l'âge tendre. Laura Morante, en muse amante, avec son charme et son humanité, apporte une crédibilité à l'épouse mélancolique et infidèle qu'elle incarne.

La figure du bourgeois bébête, qui se veut poète pour l'amour d'une femme du monde (Ludivine Sagnier, divinement frivole) mais n'est que le dindon de la farce, se révèle un rôle sur mesure pour Luchini. Il incarne son benêt, pas si sot en définitive, avec les yeux ronds, le mollet avantageux, force coups de chapeaux à plume et une ironie feutrée qui font mouche.

Tirard dose assez bien les éléments comiques et sentimentaux. L'excellente distribution nourrit la fable. Cela dit, les liens entre les scènes manquent souvent de liant. Et trop de répliques forcées, collées à celles de L'École des femmes, du Bourgeois Gentilhomme, de Tartuffe et d'autres comédies de Molière, semblent plus artificielles que le scénario, pourtant inventé de toutes pièces. Il faut voir le film comme une farce sans prétention, avec des atouts: décors, interprétations, certaines répliques très drôles, mais des raccourcis qui déçoivent.

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