Du vase clos à la liberté

Si on lui a accolé le nom étrange d'Avril, c'est que cette novice qui s'apprête à se marier avec Dieu, pour le meilleur et pour le pire, est née au mois d'avril. Recueillie à la naissance par des religieuses vivant totalement à l'écart du monde, et surtout de la modernité, la jeune femme (Sophie Quinton) va entreprendre un voyage en forme de chemin de Damas parsemé de révélations troublantes: sur ses origines, sur l'univers qui l'entoure et surtout sur elle-même.

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Avril
Réalisation et scénario: Gérald Hustache-Mathieu. Avec Sophie Quinton, Miou-Miou, Nicolas Duvauchelle, Clément Sibony. Image: Aurélien Devaux. Montage: François Quiqueré. France, 2005, 96 min.
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Le réalisateur français Gérald Hustache-Mathieu, un passionné du court qui passe maintenant au long métrage, s'engage avec bonheur sur les sentiers du road-movie, mais celle dont il suit le parcours s'émerveille à chaque détour, et prend panique devant tout ce qui la désarçonne. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Avril vivait en vase clos, et dans une grande ignorance. Il lui faudra le soutien de soeur Bernadette (Miou-Miou) pour s'engager sur le chemin de la liberté. Au moment d'entreprendre une retraite de deux semaines avant de prononcer ses voeux, sa protectrice lui révèle qu'elle a un frère quelque part en ce monde et qu'il serait bon qu'elle parte à sa recherche.

Celle-ci ne sera pas très difficile. Avril sera aidée par un bel ange blond rencontré sur la route, Pierre (Nicolas Duvauchelle), qui va la conduire jusqu'à David (Clément Sibony), en vacances avec son amant. Non, l'homosexualité de ce frère dont elle ignorait jusque-là l'existence ne la choque pas: ce sont les mensonges qu'elle ne peut supporter, et ceux-ci sont de plus en plus nombreux à être éventés. Hors des murs de son couvent sinistre, elle aura bien d'autres secrets à mettre en lumière: sur son propre corps, qu'elle dénude peu à peu, sur ses envies de peindre ce qui l'entoure, et pas seulement des fleurs dérobées à l'insu de sa supérieure, et sur le simple plaisir de boire autre chose que du vin de messe ou de bouger sur d'autres airs que des psaumes.

C'est ce subtil apprentissage d'une communion avec le monde extérieur qui fait d'Avril un petit film admirable de dénuement, de sensibilité, prônant la vérité douloureuse des sentiments humains plutôt qu'une improbable bonté divine. Et elle s'incarne à chaque scène dans le regard naïf, le visage lunaire et les traits juvéniles de Sophie Quinton, que Gérard Hustache-Mathieu a dirigée dans ses courts métrages et dont il connaît visiblement la grandeur d'âme. Même Miou-Miou, dont le mystère entourant son personnage ne constitue un secret pour personne, pas même pour le spectateur, affiche une retenue qui l'honore.

Ce dépouillement naturaliste, le cinéaste s'en éloigne pour une finale beaucoup plus théâtrale, chargée de symboles et de rituels païens (dans l'enceinte d'une vieille chapelle) qui rompent avec l'atmosphère sobre, discrète, qu'il avait su si bien construire. De manière expéditive, tel un Dieu vengeur sur ses (rares) personnages détestables, il s'improvise inquisiteur, et même thaumaturge. Mais son plus beau miracle, c'est bien sûr d'avoir su mener à terme le voyage étonnant de cette petite religieuse devenue femme du monde l'espace de quelques beaux jours au bord de la mer. Avril, c'est tout à la fois le récit d'une naissance, d'un baptême, voire d'une résurrection. Pas mal pour un film pas très catholique.

Collaborateur du Devoir

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