Un programme double, y a rien comme ça...

Dans Grindhouse, Stuntman Mike (Kurt Russell) décide de faire la peau, au volant de sa bagnole, à quelques filles délurées.
Photo: Dans Grindhouse, Stuntman Mike (Kurt Russell) décide de faire la peau, au volant de sa bagnole, à quelques filles délurées.

Il ne manque qu'un palace à l'abandon, des fauteuils troués, une odeur persistante de beurre bon marché et une caissière à l'air blasé enfermée dans une cage de verre faisant face à une rue commerciale en déclin. Si Quentin Tarantino et Robert Rodriguez avaient eu le pouvoir de recréer tout cela, ils l'auraient fait. En attendant, ils ont concocté Grindhouse, un délirant programme double qui aurait tenu l'affiche dans une de ces salles au tournant des années 1970 devant un public à moitié fasciné et à moitié gelé, pas nécessairement de froid.

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Grindhouse
(v.f.: Grindhouse, en programmation double)
Un programme double composé de Planet Terror, réalisé et scénarisé par Robert Rodriguez, et de Death Proof, réalisé et scénarisé par Quentin Tarantino. Bandes-annonces réalisées par Eli Roth, Edgar Wright et Rob Zombie. Durée totale: 191 min.
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Que le cinéma de ces deux complices soit porté par la nostalgie et le kitsch, cela ne fait aucun doute. Après Sin City, ils imbriquent davantage leurs univers tout en gardant leur personnalité; côte à côte, Planet Terror, de Rodriguez, et Death Proof, de Tarantino, se transforment en film-événement où curieusement la pellicule est l'une des vedettes. En effet, au milieu de cette débauche de plaies purulentes, de membres sectionnés, de tôle froissée et de décolletés plongeants, les bobines semblent au bout du rouleau: rayures, images manquantes, distorsions sonores, coupures à la tronçonneuse, rien n'est épargné pour faire de la projection de Grindhouse une expérience en soi. Ou un puissant retour dans le temps. Et le clinquant vieillot ne s'arrête pas là puisque d'autres cinéastes nourris au même cinéma pop-corn (dont Eli Roth et Edgar Wright) ont signé des bandes-annonces à faire saliver les admirateurs d'Ilsa, la louve des SS, petits bijoux d'humour adolescent agrémentés de la voix caverneuse d'un narrateur qui en fait beaucoup trop pour nous glacer le sang.

En ce qui concerne les deux poumons (artificiels, il va sans dire) de Grindhouse, ils respirent le délire et la démence, ne se soucient d'aucune forme de vraisemblance, si ce n'est qu'ils illustrent des genres à la sauce série B, avec toutefois des moyens que les George A. Romero et autres clones de John Carpenter n'ont jamais obtenus. Fidèle à son amour de l'horreur, Rodriguez fait de Planet Terror une fable (hum... ) écologique sur l'acide, multipliant les apparitions de zombies mis au monde à la suite d'un complot militaire. Quelques héros ordinaires leur tiendront tête, dont une superbe effeuilleuse (Rose McGowan) qui perdra une jambe — remplacée par une mitraillette!!! — mais jamais son sang-froid.

Après cette explosion d'hémoglobine, hilarante même dans les moments tragiques (?) et où les répliques savoureuses côtoient les révélations étonnantes (dont une au sujet de la capture d'Oussama ben Laden... ), Tarantino débarque dans un grand bruit de cabotinage. Revenant aux facéties de Pulp Fiction, oubliant la solennité qui faisait le charme de Kill Bill, Death Proof oscille entre le film de filles et la grosse vue de bagnoles. Les deux mis ensemble font parfois grincer des dents, car Tarantino se plaît à faire discourir ses personnages comme s'ils ne craignaient jamais leur propre stupidité. Le bavardage coupe court, et c'est tant mieux, lorsque Stuntman Mike (le Kurt Russell viril et décontracté comme au bon vieux temps d'Escape from New York) décide de faire la peau, au volant de sa bagnole, à quelques filles délurées. Au prochain tournant, beaucoup de freins surchauffés, de la poussière et une cascadeuse d'occasion (Zoë Bell, la doublure d'Uma Thurman dans Kill Bill) qui n'a pas froid aux yeux.

S'agit-il d'une aventure incontournable, d'un objet singulier ou encore d'une date importante dans la carrière de deux cinéastes qui font de leurs conversations de beuveries une réalité percutante? Grindhouse, c'est un peu tout cela. À vous de sortir avant la fin, d'entrer sans payer, d'embrasser follement votre partenaire, de roupiller dans un coin ou de rêver, un jour, d'être à leur place...



Collaborateur du Devoir