Phyllis Lambert, entre pierres et verrières

Photo: Jacques Grenier

Le 8 mars prochain, Journée internationale des femmes, le documentaire Citizen Lambert, Jeanne d'ARChitecture de la Française Teri Wehn-Damisch lance le bal du 25e Festival international du film sur l'art. Étoile du film: Phyllis Lambert, grande dame de l'architecture, toujours au créneau pour protéger le patrimoine montréalais en péril.

«La place de la lumière dans mon univers? Regardez cette maison. Je suis "héliotropique". Pas de rideaux.»

Pas trop de voisins non plus, faut dire.

«Je porte Montréal dans mes os et dans mon sang», profère la passionnément urbaine fondatrice du Centre canadien d'architecture.

Le «chez-nous» de Phyllis Lambert, en plein Vieux-Montréal, à l'ombre des anges de la magnifique chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, est un puits de lumière, ouvert côtés nord et sud sur les lueurs du jour. Entre pierres et verre, on voit des sculptures, des murs d'époque jalonnant un environnement épuré du XXIe siècle, un gros chien bouvier des Flandres; beautés sur fond de parois blanches. «On trouve dans le blanc toutes les couleurs.» La maîtresse des lieux, de noir vêtue, habite ici depuis 30 ans.

Allez vous étonner qu'elle ait été si proche de l'architecte Mies van der Rohe, apôtre reconnu de la lumière. Phyllis Lambert travailla à ses côtés pour concevoir l'édifice Seagram de New York ainsi que le Centre Toronto-Dominion dans la Ville reine. «Avec Mies van der Rohe, j'étais au départ comme un canard orphelin qui s'est trouvé un maître.»

Un film exquis

Phyllis Lambert: vedette de cinéma. Pouquoi pas? À 80 ans, elle jogge, fait son yoga, se bat pour le mont Orford, écrit des livres sur la préservation patrimoniale, trône sur le Centre canadien d'architecture, fait trembler ceux qui veulent trembler.

Citizen Lambert est un film exquis, au fait. Drôle, pétri de clins d'oeil. Rien pour présenter le profil austère d'une Phyllis Lambert en amazone dominatrice, croulant sous les doctorats honoris causa. Mais une oeuvre pleine de vie, avec des clips intégrés sur ses jouets de collection, ses robes fofolles qu'elle ne revêt guère souvent mais qu'elle coupe et accumule.

Elle connaissait la documentariste française, s'est laissé conquérir par ses idées amusantes, celle de l'abécédaire par exemple, qui suscite ses réflexions: «I» pour impatience, «A» pour architecture, «P» pour photographie aussi, une de ses passions. Phyllis Lambert a parcouru Montréal, appareil en main, pour capturer la moindre façade ancienne, les bâtiments à préserver.

Le film s'offre des retours en arrière, avec documents d'archives, du temps où elle était Phyllis Bronfman dans ses robes Dior et Channel, posant au salon. La caméra d'hier se pose sur le domaine de la crête de Westmount, chez le richissime papa à la tête de l'empire Seagram et chez la maman aux goûts d'artiste. Un berceau d'or qu'elle brûlait de quitter au plus vite. «Rebelle. Oui, je l'ai toujours été, bien sûr.»

Jeunette, elle faisait de la sculpture. «Mais l'idée de retrouver mes oeuvres chez madame Machin m'a décidément convaincue que ma place était en architecture.»

En 1952, elle s'est mariée avec un Français: Jean Lambert. Brève union, qui lui permit de conserver précieusement le patronyme. «C'était un nom très neutre.» Claironner son appartenance au clan Bronfman lui pesait. Va pour Lambert.

Elle aurait pu s'établir définitivement à New York ou à Chicago, mais au milieu des années 60 et durant la décennie 70, le Québec sortait de son sommeil, telle la Belle au bois dormant. Au retour, elle s'est révoltée de retrouver tant de beaux bâtiments patrimoniaux réduits en poudre par des promoteurs sans vision. Révoltée, soit, mais pas déprimée. Question de tempérament. «Ça me donnait plutôt envie de combattre.»

Ces années-là, si fécondes en musique, en peinture, en toutes sortes de formes d'art, furent souvent les fossoyeuses de l'architecture traditionnelle. «Comment comprendre la ville d'aujourd'hui si on demeure insensible à ses racines?», demande celle qui allait devenir spécialiste du Montréal du XVIIIe siècle et championne de la préservation. «Ici, on ne sait pas que Montréal était une ville fortifiée.»

Depuis toujours, elle aime montrer les pierres grises des édifices montréalais aux visiteurs. «Elles créent les liens entre tous les points de la ville.»

Dame de fer et riche héritière tant qu'on voudra, Phyllis Lambert est avant tout habitée par une vision. La métropole doit beaucoup à celle qui fonda Héritage Montréal, contribua à la mise en valeur du Vieux-Port, de la merveilleuse avenue McGill College, sans compter le reste.

Elle voit la culture du mécénat s'installer chez nous à pas de tortue. «Trop de gens estiment encore que les arts sont superflus. Les gens d'affaires veulent afficher leur nom sur des commandites plutôt que de prendre une position pour améliorer le tissu social.» Pas Phyllis Lambert.

Des regrets, elle en a: ne pas avoir sauvé le bâtiment Samuel Bronfman, rue Sherbrooke, par exemple, des velléités expansionnistes de son père. «Je n'arrivais pas à convaincre ma famille de le sauvegarder. Mais j'aurais dû me battre davantage.»

Phyllis Lambert n'en revient pas du chemin qui a été accompli au Québec en ce qui concerne la conscience patrimoniale depuis les années 60. «C'est le jour et la nuit, constate-t-elle. Avant, les gens voulaient tout démolir.»

À ses yeux, l'héritage religieux, appelé à devenir au cours des prochaines années le grand défi de la préservation urbaine, ne commandera pas des solutions collectives. «Chaque église, chaque bâtiment religieux devra être évalué au cas par cas. Regardez l'église St. James, rue Sainte-Catherine, comme elle brille depuis sa rénovation. Celle de Sainte-Cunégonde aussi. Certains temples pourront trouver une vocation communautaire. Près du CCA, on va récupérer une petite église en l'intégrant. L'architecture ne se conçoit pas à partir d'une page blanche. Des éléments existent déjà, qui témoignent du passé et peuvent avoir une nouvelle vie.»

Aux citoyens, Phyllis Lambert a envie de dire que les gouvernements ne leur donneront rien tout cuit dans le bec. «Il faut revendiquer. Si les gens veulent préserver des beaux coins de Montréal, ils doivent s'unir, se documenter... et se battre.»

L'architecte amoureuse de nos pierres grises est activiste, donc une optimiste. «Je crois que Montréal va devenir une ville de plus en plus démocratique, où les gens vont s'impliquer, estime-t-elle. Prenez le nom de l'avenue du Parc. On l'a gagné, ce combat.»

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