Les 79es Oscars - Vive la course à la qualité!

Ceux qui suivent les Oscars d'un cru à l'autre ont vu au fil des ans la qualité des oeuvres en nomination basculer dans le champ du mieux. Où sont nos bons gros blockbusters de jadis?, se demandent les nostalgiques des mégaproductions hollywoodiennes. Force est de le constater: les machines lourdes à effets spéciaux apparaissent de plus en plus absentes des listes d'élus. Les oeuvres d'auteur dominent la course depuis plusieurs années, à la grande joie des cinéphiles.

Oui, mais pourquoi?

II est clair que les frères Bob et Harvey Weinstein, qui ont fondé la compagnie Miramax en 1979 et imposé des films d'auteur dans l'arène commerciale au cours de la décennie 90, ont changé la donne. Issus de leur écurie, des cinéastes indépendants américains, européens, voire océaniens: Jane Campion (La Leçon de piano), Neil Jordan (The Crying Game), Quentin Tarantino (Pulp Fiction), puis Anthony Minghella (Le Patient anglais), sans compter les autres, ont apporté des couleurs nouvelles aux Oscars. Achetés un temps par Disney, désormais réinstallés à leur compte, les frères Weinstein, avec des méthodes de promotion musclées, onéreuses et parfois douteuses, ont poussé le film d'auteur au-dessus de la mêlée. Du coup, les autres studios ont diversifié leurs produits, poussant de nouveaux poulains de qualité dans l'arène des Oscars. En même temps, le goût des membres de l'Académie a semble-t-il évolué à force de fréquenter les grands festivals, voire par effet d'entraînement. Ajoutez, au cours des dernières années, une fragilité nationale née du terrorisme et de la guerre, suscitant un regard plus ouvert sur l'étranger.

Tout cela et son contraire explique pourquoi on se retrouve aux Oscars cette année (après quelques autres) avec des oeuvres de valeur, telles Babel du Mexicain Alejandro González Iñárritu, The Departed de Martin Scorsese, Letters From Iwo Jima de Clint Eastwood, The Queen du Britannique Stephen Frears et le plus indépendant Little Miss Sunshine de Jonathan Dayton dans la course au meilleur film.

On peut bien prédire la palme à Babel (favori) avec son regard prismatique sur la mondialisation, mais Eastwood et Scorsese le talonnent de près. Ils sont américains, ce qui n'est pas rien. En tout cas, un de ces deux-là devrait à tout le moins décrocher la statuette du meilleur réalisateur.

Les nominations aux Oscars se jouent donc désormais à l'envers de celles de nos Jutra ou des Génie canadiens cette année. Expurgées de productions commerciales, dans les catégories de prestige à tout le moins.

Épine dans la rose, le téléspectateur américain moyen ne s'y retrouve plus. A-t-il vraiment vu Babel, tourné en quatre langues dans autant de pays? Ou Letters From Iwo Jima, film de guerre tourné en japonais? Hum! Pas sûr! Même The Departed de Scorsese pénètre l'univers de la mafia avec une telle stylisation qu'il perd des spectateurs nourris aux effets faciles de la sauce hollywoodienne. The Queen est plus classique mais si fin, si britannique... Quant à Little Miss Sunshine, avec son portrait de famille décalée, loufoque, il a tout pour faire frémir les esprits bien-pensants.

Bref, le gala des Oscars, summum du clinquant et de la paillette jetés dans l'oeil de la foule, ironie du sort, rejoint dans son essence un public de plus en plus pointu de distingués cinéphiles, internationalistes et ouverts d'esprit. Hollywood n'en est pas à un paradoxe près. Quand même... On peut craindre qu'un retour du pendule d'ici quelques années ne ramène les mégaproductions sur le chic tapis rouge, histoire de rattraper un auditoire déstabilisé. Le meilleur cas de figure serait une qualité moyenne accrue des films américains, se reflétant dans l'oeil du public et de l'Académie pour toujours et à jamais. On peut toujours rêver...

Quoi qu'ils raflent dimanche soir, cette remise des Oscars aura été celle des cinéastes mexicains. Un vrai trio d'as: Alejandro González Iñárritu (sept nominations pour Babel), Alfonso Cuarón (trois nominations pour Children of Men) et Guillermo del Toro (six nominations pour Le Labyrinthe de Pan). Cette percée des Mexicains a presque valeur politique, avec ouverture des Américains en guerre, qui découvrent leurs voisins du dessous. Ces derniers étant, il est vrai, au mieux de leur forme cette année au cinéma.

On peut y aller de prédictions, estimer comme à peu près assurés les prix d'interprétation pour Helen Mirren en reine Elizabeth II d'Angleterre dans The Queen et pour Forest Whitaker en féroce dictateur ougandais dans The Last King of Scotland. Tout pour dépayser encore plus l'Américain moyen, qui reçoit si peu d'oeuvres étrangères sur ses grands écrans...

Mais du côté des prix techniques, Dreamgirls, qui relate l'aventure des Supremes, devrait rendre ses repères nationaux au spectateur de Dallas et de Philadelphie en raflant plusieurs lauriers. On souhaite en tout cas la statuette de la meilleure actrice de soutien à Jennifer Hudson, si puissante dans ce Dreamgirls. À ses côtés, Eddy Murphy a des chances de récolter son pendant masculin.

Babel pourrait remporter le prix du meilleur scénario original parmi d'autres statuettes, et Notes of a Scandal, celui du meilleur scénario adapté. Du côté du meilleur film en langue étrangère, on peut parier sur le film canadien Water de Deepa Mehta, évidemment par chauvinisme, mais Le Labyrinthe de Pan, Indigènes et La Vie des autres se révèlent des concurrents redoutables. On mise sur Le Labyrinthe... un peu au hasard. Al Gore devrait gagner l'Oscar du meilleur documentaire avec An Inconvenient Truth sur le réchauffement climatique. Le sujet est tellement d'actualité...

Quand la sélection est forte, quels que soient les lauréats, on s'incline. C'est la beauté de la chose.

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